Contacter Louis Gigout

Paris et Pounoy-la-Chétive, juin 1991

Paris, mercredi. Gris, un peu, le ciel est. Cracher dans la Seine métallique, industrielle. Plonger dans les couloirs du métro. Être surpris de voir aussi peu de monde, le silence, les visages anonymes se tournant vers moi et me regardant sans me voir. Retrouver les gestes automatiques. Dans un même mouvement, tout est pris. Sur leurs rails, les voitures du métro. Les usagers sur les quais. De la machine, le souffle des freins. De ceux qui descendent et de ceux qui montent, le croisement. L’ébranlement de la rame. L’Étoile d’or, pourpre, en face du Royal Jussieu doré et clinquant. Une ambulance du Samu bouscule les automobiles en faisant hurler ses sirènes. À la table voisine se trouvent deux Américaines, jolies et décontractées. Elles boivent du thé en plaisantant. Je suis allé saluer le patron de la librairie Le Dédale. Couvertures des livres neufs. Au cinéma Action passe La chatte sur un toit brûlant. Le vendeur à grosses moustaches de l’épicerie arabe se tient sur le pas de la porte et regarde pensif au delà du chantier des bureaux de la Poste démolis. Là se trouve un haut mur percé de petites fenêtres à barreaux. À celle du premier étage, derrière la vitre sale, il me semble apercevoir un visage. Je descends la rue. Gambas grillés au menu du restaurant La Barbacane. Dans son salon de coiffure, Nadine frictionne une tête. Plus haut dans la rue, près des accès de la station du métro, la boulangerie. À droite, la fac de Jussieu, bardée de métal. Rue des Écoles, rue Monge, rue du Cardinal-Lemoine. Deux petites vieilles en imperméable passent en se tenant par le bras. J’allume une cigarette. Ma main tremble. La Seine, tranchée par l’étrave des péniches. Un sexagénaire est assis sur un banc. Il est vêtu d’un slip de bain minuscule. Sa peau hâlée est luisante. Plus loin, deux amoureux s’embrassent. Je monte jusqu’à la terrasse située au dernier étage de l’Institut du Monde Arabe. De là-haut, je scrute les saillies du clocher de Saint-Paul et de la tour Saint-Jacques. L’ange de la Bastille, dans son envol, est figé. Juste à côté de lui, l’amas des blocs blanchâtres du nouvel opéra ressemble à un iceberg incongru. Les tuyaux bleus de Beaubourg tiennent les pieds du Sacré-cœur. Notre-Dame, l’Arc de Triomphe et, plus loin, noyés dans la brume, les immeubles de la Défense. J’aime qu’il y ait peu de monde. Quelques solitaires, quelques touristes, un vieux monsieur lisant L’Humanité. Rue Etex, un couple marche devant moi. La fille est blonde, le cul joufflu enveloppé dans un jean moulant. Elle marche en bougeant de manière obscène. Un temps, elle se retourne et me regarde. Son visage est joli. Je décide de me rendre dans la petite rue de Fürstenberg afin de voir si le quatrième arbre a grandi. Les façades blanches sont tachées par l’ombre du feuillage des trois paulownias adultes. Je souris en pensant à Marie-Colette qui m’a fait découvrir ce lieu poétique. C’était un soir de Fête de la Musique. Plus tard, nous étions rentrés par la rue de Vaugirard et j’avais escaladé, pour de rire, la grille du Jardin du Luxembourg. Les gardiens n’avaient pas trouvé ça drôle. Nous étions revenus pieds nus, assez ivres, et nous nous étions encore arrêtés dans un café devant lequel un orchestre s’obstinait malgré l’heure tardive. Quelqu’un nous avait pris en photo. Marie-Colette était sacrément fortiche au Trivial Poursuite. Rue Saint-André-des-Arts, j’achète une carte postale. Une photographie en noir et blanc, détail de la statue du sculpteur Antonio Canova, Psyché ranimé par le baiser de l’amour, sur le verso de laquelle j’écris quelques mots égoïstes.

Tata-ca-a... Les sièges du train Corail sont propres et les vitres léchées. À l’extérieur, le paysage lui aussi est soigné. J’aperçois mon reflet dans la vitre. Je suis glacé. Dans la campagne lorraine, des draps d’un jaune éclatant sont tendus sur les champs comme des fragments d’un soleil qui pour l’heure est absent. Fleurs de colza. Le canal de la Marne au Rhin trace un trait luisant entre les arbres. Un maraîcher gratte un arpent de terre grasse. Les talus en jachère empoignent le chemin de fer alors que les lignes à haute tension tirent le regard vers l’horizon. Tout est vide et désert, inanimé. Tata-ca-a... tata-ca-a... Une caravane abandonnée gît au bord l’eau. Dans les vergers, les mirabelliers torturés sont tachés de fleurs d’un blanc passé. Le retour soudain du froid les a flétris. J’ai le coeur broyé. Au Vieux Moulin, quel est le nom de ce village où nous étions venus dîner merveilleusement, il y a quelques siècles de cela ? Liverdun, Pompey, Frouard, aciéries démantelées. Champigneulles, la "Reine des Bières".

Pournoy-la-Chétive, lieu-dit Cul-de-la-Prairie. La voie du chemin de fer désaffectée, vers Coin-les-Cuvry. Sur le chemin qui la longe, je me souviens de nos guerres enfantines, de la pêche dans les ruisseaux. Champignons, chasse aux escargots, moissons et fenaisons. Les vastes étendues de terres arables ont remplacé les parcelles, les chemins vicinaux, les bosquets de saules. Quelques haies d’aubépines, de pruniers sauvages et d’églantiers accompagnent encore ce qui reste de la voie ferrée. Nous récoltions des gratte-culs et des prunelles, les pinsons et les mésanges des graines de séneçon. Il y a une bonne odeur d’herbe et de terre humide.  La prairie, c’est mon domaine. Je venais ici pour me raconter des histoires, courir à perdre haleine et m’allonger dans l’herbe pour faire l’amour avec la Terre. Elle est traversée en diagonale par un alignement de vieux pylônes qui soutenaient les câbles électriques d’avant-guerre. Il y a longtemps que les lignes sont tombées et que de nouveaux pylônes en béton armé les ont supplantés. Pourtant, les structures rouillées hantent toujours la prairie, comme des fantômes décharnés. J’aperçois au loin le village, avec son église de style Reconstruction, massive et sans grâce. Pournoy-la-Chétive. J’aime à dire que j’y suis né. Non pour la gloire d’être né quelque part, mais pour le toponyme qui, toujours, prête à sourire. D’où je me trouve je ne peux voir les lotissements, situés sur l’arrière, vers les Pâquis. Il existe encore quelques hangars à la toiture de tôle galvanisée posée sur de hautes colonnes de métal, comme des papillons-échassiers aux ailes grises. À l’ouest, l’horizon est arrêté par les côtes de Marieulles, plus loin que les Hauts-de-Saugran, les Pends-Loups et les Alouettes, noms magiques de mon enfance. Au delà coule la Moselle. Un rayon de soleil fait chanter la petite forêt, dite bois de Saulx-Solange. Je marche dans l’herbe humide de la rosée du matin. Mes pieds sont tout mouillés. L’herbe penche sur mon passage ses têtes caressantes que parsèment les boutons d’or, les bleuets et les marguerites. Je m’arrête au ruisseau marquant la limite du Cul-de-la-Prairie d’avec le Pré-des-Quarante-Jours. Eaux grises dans les roseaux. Je suis étonné de voir des poissons, une ribambelle de petits, gros comme des têtards, et un adulte. Je les effraie. En zigzaguant, ils lèvent un nuage de vase qui trouble l’eau et les protège. Je me rends compte que j’ai oublié d’aller vérifier une chose d’importance quand j’étais sur la ligne de l’Équateur. À Butembo, je crois. Je m’en veux. Quelque chose en rapport avec la force de Coriolis.

C’est curieux comme la forêt a rétréci. Dans mes souvenirs, je la vois immense. Je ne trouve plus que quelques arbres coincés entre un pré et un champ de blé. Mais, petite ou pas, elle est pleine de chants d’oiseaux. Je retrouve facilement le sentier qui se faufile entre les chênes, les charmes et les hêtres. Il est parfois envahi par les futaies de saules et les ronces qui se développent dans le sous-bois. En respectant le rituel, nous venions au pied de l’”Arbre-axe” déposer nos offrandes. C’était un chêne rouvre faisant le vide autour de lui. Tronc droit et élancé, houppier magnifique. Je le reconnaîtrais entre mille. À son pied, deux racines vigoureuses s’enfoncent dans le sol chargé d’humus, formant une anse. Je débarrasse les feuilles noires, les brindilles et les mousses pour mettre la terre à nu. En m’aidant d’une branche coupée, je creuse entre les racines dans la terre meuble. Je ne tarde pas à découvrir ce que je cherche : un paquet de toile goudronnée que je dégage avec précaution. Je l’ouvre et je souris. Il y a là quelques coquillages fossiles, des rostres, la dent d’un animal et le “talisman”. Je prends dans ma main, pour le soupeser, le morceau de métal poli couvert de vert-de-gris. Il me semble léger. Je choisis dans ma besace, parmi quelques pierres, celle que j’ai ramassée sur une dune à Ghardaïa. Je la dépose avec la clenche brisée, les fossiles et la dent. Je referme le paquet et le place à nouveau dans sa niche que je recouvre de terre. Le tronc de l’arbre fait plus d’un mètre de diamètre. On dit que le chêne est l’arbre par excellence, qu’il est investi des privilèges de la divinité suprême du ciel. (Ça, pour attirer la foudre, celui-là est bien placé !) Le soleil brille avec douceur. De la brise et de la lumière, également caressantes, je perçois soudain l’extraordinaire puissance. Je songe à Toufik et à la promesse. De la ligne du chemin de fer, il ne reste que les vestiges des ponts. Une carcasse posée sur ses appuis de grosses pierres taillées et quelques traverses immarcescibles. Je longe Sous-le-Moulin, vers le cimetière où est enterré mon père. Les allées sont proprement ratissées. Je rentre chez nous par la route départementale. La circulation n’arrête pas. En bas, à gauche, se trouve la ferme.

Des hirondelles ont installé leurs nids sous l’avant-toit. Eh ! Je vous reconnais vous ! Nous nous sommes déjà rencontrés quelque part ! Une écurie vide, sans vaches ni chevaux (le bruit des chaînes, la nuit...), et un corps de logis composé d’une buanderie (les bassines fumantes, pleines de linge mis à bouillir...), d’un couloir glacial (la porte d’entrée qui grince, l’eau qui suinte des murs par temps humide...), de quelques chambres désertées depuis longtemps et d’une vaste cuisine dans laquelle attend ma mère.
– Salut m’man !
– Où est-ce que tu étais donc ?
– Par là...