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Hambourg, juillet

Zum Wohl, Hamburg !


Hambourg, Saint-Pauli, Sankt Pauli, hafen, © L. Gigout, 1990
Le port à Saint-Pauli.

Hambourg, Saint-Pauli, Sankt Pauli, hafen, Elbe, © L. Gigout, 1990 Hambourg, Saint-Pauli, Sankt Pauli, hafen, Elbe, © L. Gigout, 1990
L'Elbe à Saint-Pauli.


Mardi 10 juillet 1990. Hambourg, la “Porte des sept mers” ! Je me ballade dans la ville. Expressionniste, la Maison du Chili tout en arêtes briquetées. Superbe, le port, avec le ballet des camions sur les quais et le feulement des paquebots. À Saint-Pauli, au bord de l’Elbe, je déjeune d’une saucisse au curry et d’une Holsten Pilsener. L’air a un goût de sel. Passent le Jessica Albrecht et le Jungfernstieg. Vagues sur la jetée, frôlement du vent, plainte des sirènes du chantier naval et caquetage des caboteurs. Les crissements d’une grue qui glisse sur son rail couvrent les conversations de villégiature. Je ne suis pas triste. Je lance des cailloux dans l’eau chargée de l’Elbe.



Hambourg, Sprinkenhof, Burchardstraße, kontorhaus, Hans et Oskar Gerson, Fritz Höger, © L. Gigout, 1990
Sprinkenhof, Burchardstraße. L'immeuble a été construit entre 1927 et 1943 par les architectes Hans et Oskar Gerson et Fritz Höger sur le modèle d'un 'kontorhaus", type de bâtiment originaire de l'Amérique du Nord destiné à recevoir des bureaux et des locaux commerciaux.

Hambourg, Maison du Chili, Chilehaus, rues Pumpen et Burchard, Pumpenstraße, Burchardstraße, kontorhaus, Fritz Höger, © L. Gigout, 1990
"Maison du Chili", angle des rues Pumpen et Burchard. Autre exemple de kontorhaus construit par l'architecte Fritz Höger entre 1922 et 1924. L'extrémité du bâtiment est supposée rappeler la proue d'un navire.

Hambourg, Maison du Chili, Chilehaus, rue Pumpen, Pumpenstraße, clé architecturale, © L. Gigout, 1990
Clé architecturale dans un passage, rue Pumpen.

Hambourg, Busanbrücke, Claas Störtebecker, Vitualienbrüder, Hansjürgen Wagner, © L. Gigout, 1990
Claas Störtebecker, chef du Vitualienbrüder. La statue réalisée par Hansjürgen Wagner en 1930 se trouve à côté du Busanbrücke dans le quartier Elbtor, à l'endroit exact où le pirate fut décapité en 1402.


Dans l’ancien port franc, sur l’île Kerhwieder-Wandrahm, s’élève encore tout un complexe d’entrepôts de style néogothique. Hautes façades en briques brun-rouge garnies de pignons, de tourelles et d’arcatures. Impression générale de sévérité. Les entrepôts servaient pour l’importation du café, du thé, du cacao, du vin, de soie brute, des épices, du tabac, du rhum et des tapis d’Orient. Une statue m’intrigue, un monument qui représente un homme nu, les mains liées, et qui regarde sur le côté, l’air hautain et inébranlable. Une inscription : “Gottes Freund, der Welt Feind” (“Ami de Dieu, ennemi des hommes”). Claas Störtebecker était le chef du Vitualienbrüder (littéralement : “Frères ravitailleurs”). Avec Gödecke Michels, ils formaient le duo des plus célèbres pirates de Hambourg. Au Xe siècle déjà, les Vikings infestaient la Mer du Nord et la Baltique. Leur nom signifiant “Écumeurs de mers”, ils étaient flibustiers et faisaient régner la terreur. Entre autres prouesses, les pirates scandinaves mirent Hambourg à feu et à sang. Pour protéger ses navires marchands, la ville s’entendit avec Lubeck. Ainsi fut créée la Ligue hanséatique. Peu à peu, d’autres villes furent enrôlées et la Hanse s’accrut rapidement. Au delà de sa mission première, elle contribua à donner un même style aux villes qui y adhéraient. Des équipages furent spécialement recrutés pour combattre les pirates. Il s’ensuivit une longue histoire de luttes épiques sur les mers, au cours de laquelle la Ligue finit par prendre le dessus. Claas Störtebecker était un gentilhomme. Mais un gentilhomme ruiné et ivrogne (dont le nom signifie d'ailleurs “Une chope d'un trait” !), excellent terreau pour faire de lui un bon pirate. D’abord employé par la Ligue, il s’associa avec Gödecke Michels. Ils se firent, dans les mers du Nord, une réputation de meurtriers et de pilleurs doués et invincibles. Ils s’associèrent avec Moltke et Manteufel (”Homme-démon”), pour former une bande encore plus efficace qui prit le nom de Vitualienbrüder. Ils recrutèrent leurs équipages parmi l’écume de toutes les villes côtières de la Baltique et devinrent d’année en année de plus en plus redoutables. En 1392, leur petite armée était assez puissante pour mettre à sac et brûler Bergen, principale ville de Norvège, et emmener les marchands avec eux comme otages. Aucun navire de commerce n’osait plus se risquer dans la Baltique ou la Mer du Nord. « Trop c’est trop ! », fulminèrent en chœur Marguerite de Suède et Richard II d’Angleterre. En 1402, Simon d’Utrecht, portant au grand mât l’emblème de la Vache Tachetée, nom favori des navires hambourgeois, mobilisa à Hambourg une véritable armada. Il harcela tant et si bien les pirates que la Vache finit par venir à bout du drapeau noir des Frères ravitailleurs. Claas Störtebecker et Gödecke Michels furent pris vivants. Ils furent conduits à Hambourg et décapités ici même, où se trouve le monument qui leur est dédié. On raconte qu’on trouva le grand mât du navire de Störtebecker évidé et rempli d’or fondu d’une telle valeur que sa vente suffit à payer tous les frais de l’expédition, à indemniser les marchands et à faire une couronne en or pour le clocher de l’église Saint-Nicolas de Hambourg dédiée aux marins.




Hambourg, Hollandischer Brook, © L. Gigout, 1990
Il y a des bateaux partout, même sur les toits des maisons.

Hambourg, Hollandischer Brook, © L. Gigout, 1990
Anciens entrepôts, Hollandischer Brook.

Hambourg, Große Johannisstraße, Rathaus, © L. Gigout, 1990
Façade, Große Johannisstraße à côté de l'Hôtel de Ville.

Hambourg, Englische Planke, Saint-Michel, St. Michaelis, © L. Gigout, 1990
Saint Michel terrassant le Diable, église Saint-Michel, Englische Planke.

Hambourg, Spitalerstraße, homme-orchestre, © L. Gigout, 1990
Homme-orchestre, Spitalerstraße.

Hambourg, Reimerstwiete, Kooplüd Koggen und Janmooten sünd de Richtigen Hanseooten, © L. Gigout, 1990
"Kooplüd, Koggen und Janmooten, sünd de Richtigen Hanseooten". Où il est question d'un "hanséatiquement correct". Restaurant, Reimerstwiete.

Hambourg, Beatnicks, Gerhart-Hauptmann, © L. Gigout, 1990
Beatnicks place Gerhart-Hauptmann.

Hambourg, Gerhart-Hauptmann, © L. Gigout, 1990
Jeune femme place Gerhart-Hauptmann.

Gerhart-Haupmann Platz, une jeune femme brune longiligne prend la pause devant une équipe de photographes. Une bande de vieux beatniks correctement estampillés ont posé leurs ballots près d’un banc. L’un gratte une guitare à la façon de Jimmy Hendrix. Ils lorgnent sans vergogne la femme brune en lançant des apostrophes salaces. Les Allemands de l’intérieur disent des gens de Hambourg qu’ils sont les “Britanniques de l’Allemagne”. Ce soir, la bière servie dans des bocks gargantuesques et le vin blanc abolissent la distance. Les choucroutes, tripailles et omelettes aux nouilles qui débordent des assiettes servies par de solides filles blondes déguisées en chaperons rouges assouplissent la raideur. Les musiciens compriment les accordéons en suant. La place de l’Hôtel de Ville est envahie par les débits de boissons improvisés éclairés de loupiotes. Devant la façade sévère de la Rathaus, les gens de Hambourg entrechoquent leurs chopes et boivent d’un trait à la santé de Claas Störtebecker et de Gödecke Michels. Prosit und Gemütlichkeit !


Hambourg, Hôtel de Ville, Rathaus, © L. Gigout, 1990
Fête devant l'Hôtel de Ville.

Hambourg, Hôtel de Ville, Rathaus, © L. Gigout, 1990

Hambourg, Hôtel de Ville, Rathaus, © L. Gigout, 1990


Hambourg, Glockengießerwall, Musée des Beaux-Arts, Kunsthalle, © L. Gigout, 1990

Hambourg, Glockengießerwall, Musée des Beaux-Arts, Kunsthalle, © L. Gigout, 1990
Dans le musée des Beaux-Arts, Glockengießerwall.

Hambourg, Glockengießerwall, Musée des Beaux-Arts, Kunsthalle, © L. Gigout, 1990



Hambourg, Deutsche Bundesbahn, © L. Gigout, 1990
Train de la Deutsche Bundesbahn.

Hambourg, Schwanheide, © L. Gigout, 1990
Campagne après Schwanheide, point d'entrée en RDA par rail.


Jeudi. Le convoi est lent et le silence a une texture étrange, surpiquée par le claquement des roues d’acier. Arrêt à Büchen, ancien poste frontalier entre les deux Allemagne. J’entends des voix laconiques sans voir quiconque. Le train repart lentement pour s’arrêter à Schwanheide. Il s’ébranle à nouveau après quelques minutes. Est. Champs et cultures, bourgs que nous traversons au pas, maisons des villages et leurs habitants, les gens, les couleurs du ciel. À une gare, une petite femme en uniforme fait un trou dans mon billet sans dire un mot. Aux passages à niveau, attendent les Trabant bleu pâle qui laissent derrière elles un crachotis noirâtre. À Buizenburg-sur-Elbe, la locomotive fait un bruit d’enfer et souffle des cendres. Des voyageurs descendent, chargés des achats effectués à Hambourg. Des téléviseurs Grundig, des lattes de parquet et des jouets. Les contrôleurs les regardent passer en évaluant mentalement le montant de la dépense. Je regarde les visages. Les expressions sont sereines, sans émotion particulière. Dans les champs cultivés, l’orge blonde est prête à être moissonnée. Tout a l’air intact. Intact de quoi ? Cette pensée qui me vient est ridicule. Je voudrais descendre là, dans ce village et m’asseoir dans l’herbe du petit pré derrière le boqueteau de saules. Prendre le temps. Fuir, mais lentement.