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Zaïre (République démocratique du Congo), février

RDC, Zaïre, Kivu, © L. Gigout, 1991
Traversée du lac Kivu.


Ferry pour traverser le lac Kivu et gagner Bukavu. Au black et au prix fort car la vente au guichet était terminée et le bateau complet. Avec son trop plein de passagers accompagnés de leurs bagages, de sacs de maïs, de caisses de bouteilles vides retournées à la brasserie Primus, le vieux rafiot a eu bien du mal à se décrocher de l’embarcadère. Hommes, femmes et enfants, nous sommes quelques centaines, entassés pêle-mêle à l’avant, debout ou assis sur la rampe du bastingage ou sur une marche.



RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991
A Bukavu.

RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991
Pêcheurs sur le lac Kivu.

RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kivu, Bukavu, © L. Gigout, 1991


Le lac est calme. Il n’y a plus de ciel. Il lui a été substitué une épaisseur diffuse ouateuse qui absorbe les sons. Au loin, on peut voir les rives boisées parsemées de quelques habitations blanches du Burundi et du Rwanda qui se rejoignent de l’autre côté du lac. L’horizon est noyé dans la brume. Des coulées lactescentes glissent sur la surface noire et métallique de l’eau. Quelques rares embarcations troublent à peine l’immobilité. Des pêcheurs. Cela contredit l'affirmation que l'on m'a faite : ce lac serait maudit à cause des émanations de méthane dont il renferme la source. Je suis assis à la pointe de la Botte et je regarde le lac alors que descend le crépuscule. Un enfant est venu s’asseoir à mes côtés. Il reste là, silencieux, faisant semblant lui aussi de s’absorber dans la contemplation du lac. Sorties d’une des résidences de l’agglomération, deux jeunes filles s’approchent. Jolies et souriantes demoiselles, elles sont habillées de robes colorées décolletées. Elles s’assoient à côté de moi en riant. Elles me demandent comment je m’appelle et si je veux bien leur lire ce qu’il y a d’écrit dans mon carnet. Elles sont douces et s’amusent de mon trouble devant leur jeunesse et leur beauté. Filles de familles aisées, elles disposent de conditions plutôt favorables : personnel domestique, précepteurs, piscines, fêtes entre amis. Mais elles s’ennuient à mourir. Ici, rien ne se passe. C’est tout petit et tout le monde se connaît. C’est vrai : même pas un endroit pour aller boire une grenadine tranquille et mettre Crazy for you sur le juke-box. Mélancoliques, elles soupirent. L’une caresse la tête de l’enfant.


RDC, Zaïre, Kivu, Musienene, © L. Gigout, 1991
Village de Musienene.

RDC, Zaïre, Kivu, Musienene, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kivu, Butembo, © L. Gigout, 1991
Nationale 2 en direction de Butembo.


Souvent, le chauffeur éprouve le besoin de s’arrêter. Pour faire la sieste, ce qui ne saurait être contesté. Pour interpeller une “maman” ou une “sœur” de sa connaissance et discuter avec elle. 
– Oh ! maman, comment ça va ?
– Ouuuh ! ça va, ça va bien...
Pour boire une Primus en compagnie d’un “papa”.
– Alors, papa, tu vas bien, ça va ?
– Ça va, mon fils, ça va bien...
Ou d’un “citoyen”.
– Oh ! citoyen ! Comment tu vas ?
– Ça va, citoyen chauffeur ! Ça va bien...
Ou encore pour négocier l’achat d’une brassée de cannes à sucre, de quelques livres de viande ou d’un cageot de pommes de terre. Il connaît tout le monde, dans tous les villages, exprime sa sollicitude sans faillir et avec courtoisie. Africain, quoi !


La route semble avoir été dévastée par une compagnie d’engins à chenilles qui se serait livrée là un terrible combat. Nous nous engageons parfois dans des fondrières d’une profondeur inouïe d’où le chauffeur ne s’extirpe qu’à grand peine. À plusieurs reprises, nous devons faire usage de la pelle et de la pioche. À la sortie d’un village, nous sommes contrôlés par la Brigade routière. Les fonctionnaires disposent dans leur cagna d’un impressionnant radiocassette dont ils font un usage retentissant. Plus tard, nous passons la nuit installés tant bien que mal sur les marchandises. Un Zaïrois athlétique est allongé à côté de moi, une femme blottie contre lui, ce qui leur confère à eux deux un confort optimal. Pas pour moi. Les genoux du colosse sont calés contre mes omoplates et j’ai beau les repousser, ils finissent toujours par revenir. Mais l’air est doux et nous avons le nez dans les étoiles. Nous nous endormons au cœur de la forêt équatoriale, vibrante et toute bruissante de son orchestre sauvage invisible. Ce sont de longues plaintes rauques, des ululements, des roucoulements et des cris brefs, aigus, des coassements, des sifflements et des borborygmes barbares, des appels plaintifs, des hoquets de rire. La forêt célèbre sa bacchanale qui réunit oiseaux, amphibiens et reptiles. Et peut-être aussi des chimères, des licornes et des sphinx. À l’heure du film du dimanche soir, j’ai un chatouillement interne plein de compassion pour mes frères blancs du Nord. Je les devine installés devant leur téléviseur, cariatide électronique de la modernité, ressassant sans fin les rêves qui les habitent. Peu à peu, la profondeur de la nuit finira par absorber les plaintes et les hoquets. Jusqu’aux premières lueurs de l’aube, qui feront glisser dans l’air une note fluette et ténue, un premier arpège qui donnera le signal de l’éveil de la forêt endormie.


RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991
Kisangani, pêcheries Wagénia sur le fleuve Congo.

RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Kisangani, Wagénia, © L. Gigout, 1991


À cinq kilomètres en amont sur le fleuve, se trouvent des rapides. Le fleuve à cet endroit fait un coude qui laisse une île au milieu du cours d’eau. Une brusque dénivellation du lit provoque des courants violents et des remous. C’est ici que se trouve la pêcherie Wagénia. Précédé par une bande d’enfants, j’arrive au village qui se trouve à proximité de la pêcherie. Un homme se présente à moi.
– Bonjour monsieur, dit-il. Je suis le chef coutumier, ici. Donnez-moi cinq mille zaïres.
– Oh ! vous savez, je veux juste entrer comme ça et jeter un petit coup d’œil. Je vais pas déranger personne.
– Ça ne fait rien. Il faut me payer cinq mille. C’est le prix officiel. Et si vous voulez prendre des photographies avec votre appareil, il faut payer encore deux mille.
Il m’accompagne jusqu’au bord du fleuve et me plante là. Un bras du fleuve forme un goulet d’une centaine de mètres de largeur contrarié par un échafaudage compliqué de troncs de palmier assemblés par des lianes qui plonge ses assises dans les eaux écumantes. Les pêcheurs circulent sur les troncs vibrants tels des équilibristes. Ils hèlent les nasses et lancent les filets au milieu du courant. Je prends quelques photos. Un des pêcheurs m’apercevant se met à gesticuler.
– Vous n’avez pas le droit de prendre des photos. Il faut payer.
– J’ai payé à votre chef.
– Oui, mais pour les photographies, il faut payer le supplément.
– J’ai payé le droit d’accès et le supplément.
– Il faut payer aussi aux pêcheurs.
Un groupe d’hommes s’approche de moi, menaçants.
– Écoutez, dis-je. Je viens de payer sept mille zaïres à votre chef qui m’a donné l’autorisation de prendre des photos.
– Ça ne va pas. Ces pêcheurs que vous voyez là font maintenant une démonstration. Il faut payer.
– À qui avez-vous payé, demande un des pêcheurs.
– Au chef coutumier, celui qui m’a accompagné ici.
– C’est à nous qu’il faut payer !
– Je n’y comprends rien à vos histoires. Je ne vais certainement pas payer deux fois. Arrangez-vous avec votre chef.

Ils se mettent à parler tous en même temps, l’air pas content, voire même franchement en colère. Je préfère partir. Un jeune homme, qui n’était pas dans le groupe de mes asticoteurs, m’a suivi et m’aborde pour me proposer de me raccompagner jusqu’à la ville. Il s’appelle Saleh. Il est pêcheur lui aussi et il m’explique qu’il attrape des mbotos et des selas, qui sont les noms en dialecte kiguénia de différentes sortes de gros capitaines. Ils sont pêchés avec les molekas, les nasses, alors que les plus petits poissons, comme les carpes et les ablettes, sont pris avec les mossebas. La pêcherie est organisée en coopérative. Les pêcheurs ont un salaire fixe augmenté d’une participation sur la vente de la pêche. Mais le travail est difficile. En période de crue, lorsque l’eau recouvre presque totalement les mâts et que le courant est le plus violent, entraînant avec lui des troncs d’arbres arrachés, il y a souvent des accidents mortels. Mon comportement de tout à l’heure, répugnant à lâcher quelques billets qui représentent quoi pour moi ?...




RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991
Sur la "baleinière" en direction de Lokutu.

RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991
Tombée du jour sur le Grand Fleuve.

RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Lokutu, © L. Gigout, 1991


Nous sommes là, assis sur le fond, sur un sac. Sur un sac ou sur un rebord. Immobiles, une main trempant à peine, caresse à la surface de l’eau. Des heures et des heures. Alors que le fleuve nous porte, alors qu’il se défend des assauts de la forêt, sous le soleil qui traverse le ciel. Nous n’accostons qu’en de rares occasions. La nuit, nous restons sur la pirogue. Nous y dormons d’un œil, entraînés par le fleuve. Le soir ramène, descendant sur le fleuve, quelques gros nuages. Le soleil bas explose derrière eux et barbouille l’horizon de couleurs chaudes. On voit clairement ses rayons. Ils sont comme des glaives cristallins projetés hors des volutes charbonneuses vers le ciel absent alors que le fleuve devient une coulée frémissante de platine. Les rives portent la forêt devenue noire. Il est impossible de dire si c’est elle qui menace d’engloutir le fleuve ou si c’est le fleuve qui, inexorablement, l’arrache et finira par la dissoudre tout entière. Posées sur la surface de l’eau, défilent des armadas dispersées de branches et de mousses, sphacèles du corps végétal précipitées vers l’océan. Le courant est puissant et tranquille. Notre embarcation est un fétu de paille posé sur la masse liquide en mouvement. L’origine de toute cette eau s’écoulant silencieusement du cœur de l’Afrique est pour moi un profond mystère. Mondonga s’est saisi d’une longue et lourde pagaie. Debout, il manœuvre celle-ci avec force, plongeant l’extrémité en méplat dans le courant. Les bras écartés, le buste courbé, il tire vers lui et insuffle la vigueur à notre embarcation. Ses soupirs d’effort suscitent le froissement de l’eau contre la coque. Parfois nous parvient de la forêt le cri d’un animal. Un marabout claque du bec au milieu des troncs enserrés des lianes des copaliers qui se bousculent à trente mètres du sol.


RDC, Zaïre, Lokutu, Bolila, © L. Gigout, 1991
Nouvelle étape sur le fleuve entre Lokutu et Bolila.

RDC, Zaïre, Lokutu, Bolila,© L. Gigout, 1991


Enfin je te tiens, terre africaine ! Je viens de m’étaler en beauté sur la berge rendue boueuse et glissante par l’averse alors que j’essayais de prendre place dans la pirogue. Je me relève avec difficulté.
– Cela n’est rien ! Voilà qui vous portera chance ! s’exclame en riant de bon cœur le chef de village.
Humble, forcément humble. Avant de partir, il faut écoper l’eau qui s’est accumulée durant l’orage puis calfeutrer les fissures avec de la terre argileuse. Les deux pêcheurs ont chacun une longue et lourde pagaie. Comme je n’ai pas envie de demeurer les bras croisés et que je me sens rempli d’énergie, je demande que l’on m’en prête une. Ils me regardent avec incrédulité. Après avoir évalué d’un coup d’œil mes aptitudes opérationnelles, l’un d’eux se procure une petite pagaie, de la taille de celles qu’utilisent les gamins qui vont jouer sur le fleuve. Oui, bon. Humble, disais-je. Je m’installe avec mon sac de voyage en faisant balancer la pirogue. C’est une pirogue moyenne, cinq mètres de longueur, un demi-mètre de largeur. Les pêcheurs se tiennent debout, chacun à une extrémité, moi au milieu. D’une vigoureuse poussée, l’un des pêcheurs nous propulse dans le courant. Le soleil brille à nouveau et le fleuve est calme. Une partie du village s’est rassemblée sur la berge pour assister à notre départ. Les enfants n’ont raté aucun détail de nos préparatifs. Les plus grands tiennent les plus petits par la main et les jeunes filles échangent des regards. La pirogue oscille, chacun cherche son équilibre, puis la mécanique des pagayeurs se met en place. La rive s’éloigne rapidement. Les enfants agitent les mains et applaudissent. Agrippé aux rebords, je ne suis pas tranquille. La ligne de flottaison affleure le bord, me donnant l’impression d’être posé sur le fleuve, à la merci du courant. Pour me rassurer, je saisis ma petite pagaie et je m’efforce de participer à la puissante cinétique des pêcheurs.



RDC, Zaïre, Bumba, © L. Gigout, 1991
La barge à Bumba.

RDC, Zaïre, Bumba, © L. Gigout, 1991

RDC, Zaïre, Bumba, © L. Gigout, 1991


Boat people, arche de Noé, cour de ferme aquatique. Lourdement posé sur l’eau du Grand Fleuve environné de sa forêt impénétrable, tel est notre invraisemblable esquif. J’entends le coq, la chevrette et le porcelet chanter. Nous ne sommes pas mieux lotis les uns que les autres, hommes et animaux, installés dans les espaces libres entre les grumes. Des bâches ont été tendues sur des branches d’arbre pour protéger les uns et les autres du soleil. Les femmes cuisinent sur des braseros improvisés. Les animaux mangent les feuilles des branches que les hommes vont arracher aux arbres de la rive. Malgré son courant puissant, le fleuve est calme. Les escouades de mousses continuent de défiler à sa surface. Mes compagnons les appellent “congoyassicas”, ce qui signifie Congo nouveau en lingala. Congo nouveau, parce qu’elles sont arrivées avec l’Indépendance !
– Avant ? Non, non, il n’y en avait pas, m’assurent-ils.

En route pour Zongo, à la frontière avec la République centrafricaine.


Le chef de ce village-là, commence le Roi des Débrouilleurs, avait une fille qui chantait merveilleusement. Comme ça : “Kananga, Kananga, Kananga,... mvulay muway...”
– Ouh ! Kananga, la pluie te mouillera. Ça va. C’est très bien, disent les autres en riant.
– Un jour, le chef tomba mort. Alors sa fille devint triiiste. Un autre jour, il se ressuscita (car il avait oublié quelque chose.) Sa fille devint gaieee. Le chef lui dit ta-ta-tamm, le sorcier m’a dit qu’un sergent nommé Toranokoko viendra te chercher. Il est grannnd...
– Grand comme moi, oui !
– Il est fier comme le coq...
– Niko makasi nkosi !
– Noir comme l’ébène, avec des cheveux comme la laine, habillé d’une peau de léopard. C’est le chasseur le plus redoutable de toute la savane. Tout animal qui passe à portée de sa lance peut se considérer comme mort, dépouillé, rôti. Le sorcier a dit que tu dois l’épouser. Et le chef tomba raide mort.
– Ah ça ! C’est vrai ?
– Oui, raide. La fille du Chef était belle.
– Aaaah ?
– Avec des cheveux, lonnngs.
– Mossannnda...
– Avec des yeux, grannnds.
– Nénéee...
– Alors la fille du chef appela le Génie de l’air et du vent qui se présenta à elle sous l’aspect – je te dis que tu dois me croire, dit soudainement le Roi des Débrouilleurs, en changeant de ton et en me regardant droit dans les yeux – d’une antilope portant sur sa tête l’oiseau des moissons. L’oiseau des moissons dit méfie-toi du sergent Toranokoko. Il est certainement bon chasseur mais il tue plus que lui et les siens ne peuvent manger. Il tue pour le seul plaisir de tuer. Quelques jours plus tard, la jeune fille traversait le fleuve sur une pirogue. Elle chantait la chanson.
– Ya solo ?
– Oui. Les oiseaux de la forêt chantaient avec elle. Les poissons jaillissaient de l’eau en lançant des petits cris.
– Piki, piki, piki.
– Alors un jeune lion vint à passer. Charmé, il courut dire à sa mère achète-moi des souliers, j’ai rencontré la femme-aux-couleurs-de-perroquet !
– Mama we!
– Alors il la demanda en mariage.
– C’est vrrrai ?
– Alors la jeune fille fut séduite par la vivacité et la grande bonne humeur du lion. Celui-ci remit à la jeune fille une amulette et lui dit toi qui sais faire chanter avec toi les oiseaux et les poissons, épouse-moi. Ensemble nous ferons chanter la forêt tout entière. Tous les arbres danseront le soukous en nous entendant. Le jeune lion s’en retourna galoper de-ci, de-là, laissant la jeune fille toute remplie de bonheur et d’amour. Alors le sergent Toranokoko, la tortue arrogante, arriva en jouant de son tambour, boum-boum-boum. Il dit ô femme vivant de palabres et de chansons, je te salue. Viens écouter la musique de mes tambours ! Et le sergent, accompagné par ses esclaves, voulut emmener la jeune fille dans sa Mercedes. Celle-ci pensa alors fortement gri-gri, accomplis ta mission ! Alors les gourdins des esclaves se levèrent tout seuls et ils commencèrent à taper sur le sergent.
– Youhhhh...
– Qui se mit à danser malgré lui au rythme des coups.
– Comme ça ! s’exclame le Grand Libanais en bondissant et en sautillant sur place.
– Alors surgit le sorcier. Jamais elle n’avait vu de sorcier comme celui-là et elle tomba très impressionnée. Le sorcier vola l’amulette et la jeta dans le vent. Le sergent en profita pour enfermer la jeune fille dans son tambour. Les oiseaux s’arrêtèrent de chanter et le ciel se couvrit. L’eau du fleuve arrêta de murmurer. Une grande tristesse descendit tout partout. Jamais la savane n’avait été aussi calme. Pas un souffle de vie, pas un bruit d’aile. Même les crocodiles restaient cachés dans les marigots.
– Bisolo ebele moleli.
– Alors le sergent Toranokoko emmena la jeune fille dans son royaume de tristesse. Quand il arriva dans son village, il voulut faire une grande fête. Les feux furent allumés et le vin de palme servi.
– Ah, malamu masanga. Trrrès bon vin de palme.
– Le sergent voulut se servir de son tambour. Mis de mauvaise humeur par les coups de gourdins, il dit n’goma, je suis fâché, tu dois maintenant apaiser ma colère avec ta musique, mon ami. Alors la jeune fille, toujours enfermée dans le tambour, se mit à chanter mvulay mvulay mumbuleto kalombé... Tout le village fut aussitôt charmé. Le chant devint de plus en plus beau et envoûtant. Tout le monde entrait dans la transe. Les pagnes tombaient.
– Vrrraiment ? Alors ça !
– Les sandales s’envolaient.
– Eheeh ! Looo...
– La folie s’était emparée du village. Alors l’antilope du vent, alertée par la clameur, apparut une nouvelle fois, guidée par l’oiseau des moissons. Elle rendit le gri-gri à la jeune fille qui se délivra.

Le Roi des Débrouilleurs, assis devant le feu, se laisse basculer en arrière en riant de bon cœur. Les femmes qui sont avec nous s’exclament et nous rions tous, sans trop savoir pourquoi. Comme ça, parce que la nuit est douce. Parce que les étoiles brillent dans le vaste ciel. Mais je reste sur ma faim. Le conte est déjà fini ? Et le lion, où est-il passé le lion ?
– Bon, je dis. Le lion est revenu, il a épousé la fille et ils eurent beaucoup d’enfants.
– Ah mon ami, répond le Roi des Débrouilleurs. Vous voulez vraiment savoir la vraie fin de l’histoire ?
– Toutes les histoires ont une fin, non ?
– Sans doute. Le sergent Toranokoko devint Sésé Séko, le grand coq que vous savez. Un mystérieux camion a emporté le lion. Tous les soirs, il passe sur ce chemin. Tous les soirs, une vieille femme court derrière le camion comme une vieille folle en chantant ses chansons qui ne font plus danser personne. Quant au sorcier, on dit par là qu’il était blanc...

Question : qui tire alors une figure plus longue que la queue d’un boa et demeure longtemps muet comme une carpe ?


Zongo

Bureau de l’immigration, contrôle des papiers et fouille minutieuse des bagages. Mon visa expire tout juste aujourd’hui, 7 mars.
– Mais, nous sommes aujourd’hui le 7 mars ! s’exclame le policier. Il n’est pas normal que soyez encore là !
– Chut... ne le dites à personne. Je m’en vais séance tenante. Illico presto et sur-le-champ.