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Yangshuo, octobre

Yangshuo, rizières, © L. Gigout, 1990
Rizières à Yangshuo.


Paysage de fantômes propre à toutes les légendes. Des rochers noirs écorchés émergent des rizières comme des sentinelles immobiles. Une route gravillonnée part de la petite ville et s’enfonce dans la campagne. Un camion passe en klaxonnant et en soulevant un nuage de poussière. Les paysans circulent à pied ou à bicyclette. Ils sont vêtus de vestes boutonnées jusqu’au col, de pantalons larges et ils coiffent des chapeaux de paille de riz en forme de cloche largement évasée. Les jeunes femmes, frange de cheveux noirs sur les yeux ou queue de cheval, portent une chemisette bleu ciel et un pantalon indigo. Elles étalent le riz sur les aires de séchage à l’aide de longs râteaux.


Yangshuo, rizières, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, rizières, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, rizières, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, © L. Gigout, 1990



L’air est doux. Une bise légère vient tempérer les effets du soleil. J’ai posé ma bicyclette et je me suis assis sur le talus bordant le chemin. Autour de moi, le relief est compliqué, formé d’une cuvette protégée par des rochers aux formes étranges. Fruit d’une volonté obstinée, le relief a été aménagé en paliers partout où c’était possible pour y installer des rizières aux contours tarabiscotés qui, parfois, n’atteignent pas l’are. Elles sont irriguées par des canaux qui partent d’un bassin de régulation. Un paysan trace des sillons à l’aide d’une houe tirée par un buffle. Ses injonctions à l’animal résonnent le long des parois rocheuses. Des oiseaux stridulent et les poissons du bassin font un petit bruit d’eau en venant téter l’air à la surface. Un homme s’avance dans le chemin, un balancier de bambou posé sur l’épaule. Arrivé à ma hauteur, il dépose sa palanche et vient s’asseoir à côté de moi. Voyant cela, le laboureur retourne sa charrue, libère le buffle pour le laisser paître et nous rejoint. Ils m’observent tous deux avec curiosité. L’un regarde les signes que j’ai tracés sur mon carnet. L’autre feuillette mon guide de conversation. Les larges paniers évasés portés par la palanche sont chargés de paille de riz. Je la pose sur mon épaule. Trop lourd. Ils me dévisagent, touchent mon polo, font l’inventaire de ma sacoche et essayent mes lunettes.



Yangshuo, © L. Gigout, 1990
Lessive sur un affluent de la rivière Lijiang.

Yangshuo, © L. Gigout, 1990


Yangshuo, maison paysanne, © L. Gigout, 1990
Maisons paysannes à Yangshuo.



Yangshuo, rizières, White Crane Peak, © L. Gigout, 1990
Campagne de Yangshuo du haut du White Crane Peak.

Yangshuo, rizières, White Crane Peak, © L. Gigout, 1990



J’ai commencé par escalader le muret rocheux séparant le Dos du Dragon du Crâne Blanc. Il y avait là des stèles couvertes d’idéogrammes. Un homme du village, peintre d’estampes, à qui j’avais fait part de mon projet, m’avait mis en garde contre les insectes, les serpents et les bandits. Voilà de quoi passer une excellente nuit, pensai-je en regardant une énorme fourmi rouge se faufiler entre les poils de ma jambe. La roche de ces massifs calcaires est très friable et se prête volontiers à quelques fantaisies géologiques. Leur escalade n’est pas facile. Je me coupe aux arêtes, m’égratigne aux épines, il fait chaud et mon matériel me gêne. Je progresse lentement, essayant des passages, revenant sur mes pas lorsqu’une crevasse ou un à-pic m’empêchent de progresser. Ascension difficile, mais j’ai dans la tête les Chants d’Auvergne de Canteloube de Malaret, bucoliques et légers, d’une poésie simple et accessible qui m’est d’un grand soutien. Des paliers étroits me permettent de souffler et de mesurer ma progression. Il me faut trois heures pour atteindre le sommet. La roche y est plus déchiquetée qu’ailleurs. Le sol est semé d’aiguilles et de fissures. La végétation traçante me fait trébucher. Je finis par trouver une excavation tapissée d’herbes rêches qui devra bien convenir pour installer mon bivouac. 
 


Yangshuo, White Crane Peak, © L. Gigout, 1990
Sur le White Crane Peak.



Sur une corniche de l’extrémité Ouest, j’assiste à l’arrivée de la nuit. La rivière fait un miroir aux arbres et au ciel assombri et les rizières récoltées sont des fragments de verre éparpillés. Les pêcheurs au cormoran glissent encore sur l’eau, avec lenteur. Ils ressemblent à des passeurs immortels. Le village est calme. Les paysans sont rentrés. Les bribes d’une musique de tambourins et de clochettes me parviennent. Parfois, une pétarade résonne entre les rochers. Il doit s’agir des mêmes personnes que j’ai vues défiler dans l’après- midi et qui portaient un long dragon de papier. La nuit s’étend et les ombres des montagnes se couchent progressivement sur le paysage. À mes pieds, je vois les lueurs de Yangshuo. De rares camions circulent encore sur la route de Guilin. Les nuages, apparus au moment du coucher du soleil, sont à présent évaporés. Ou tapis dans l’ombre des montagnes. Dans le ciel constellé d’étoiles, une moitié de Lune donne juste assez de lumière pour révéler un paysage étrange. L’air est doux. ...Je suis un enfant au pays de la forêt dévoreuse, au pays de la montagne ouverte, de la mer fluide et du désert aride. Je m’introduis dans les grottes obscures et je règne sur le feuillage des hêtres et des chênes... A part ça, le confort est médiocre et ma chandelle est morte. Les bruits de froissements de feuilles remuées dans les buissons prennent une ampleur inquiétante. Je pense à la mise en garde du peintre à propos des serpents. 


 
Yangshuo, White Crane Peak, © L. Gigout, 1990
Campagne de Yangshuo du haut du White Crane Peak.

Yangshuo, White Crane Peak, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, White Crane Peak, © L. Gigout, 1990



Matin. L’humidité est tenace, le soleil pas encore levé. J’entends le bruit de l’eau qui ruisselle à un gué. Le ciel s’éclaire lentement, les ombres se trouvent, la vie revient, chaude et pleine de vibrations. Le soleil irise les nuages qui ne tarderont pas à se disperser. J’entends un oiseau caqueter. Il y a de la brume sur la campagne. J’entends quelques coups d’avertisseur résonner sèchement, vite absorbés. Les massifs karstiques émergent de la nuit, veilleurs infatigables. Les paysans s’activent et préparent les aires de battage. Sur le pont de la rivière Guijiang, la circulation a repris. Le soleil apparaît au-dessus d’un sommet rebondi. L’espace s’ouvre devant moi, baigné d’un grésil aurifère. Je vais redescendre de mon piton, sagement, en regardant où je mets les pieds. Je vais retrouver Anna et Monica, les deux Hollandaises avec lesquelles je partage une chambre, pour le petit déjeuner au Paris Café et je leur raconterai ma nuit passée sur le Crâne Blanc, en compagnie des fantômes et des serpents.


Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990
Sur la rivière Lijiang, entre Yangshuo et Guilin.



Sur le Guijiang, lundi. Le minuscule ferry remonte avec difficulté le courant. Il suit un itinéraire incertain, louvoyant dans les remous de la rivière. Le courant est parfois si fort que c’est à peine si nous avançons. À cet endroit, la rivière est encaissée entre les sommets épars. Parfois, le val s’ouvre pour faire la place à un village, trois arbres et quelques rizières. Nous sommes une dizaine de passagers, installés sur des chaises pliantes. L’embarcation est un vieux chaland chétif pourvu d’une bâche en guise d’auvent. Dans sa cabine cabossée, le pilote manœuvre la barre qui tourne comme une toupie. Le sommet des rochers les plus hauts sont dans les nuages. Hier soir, j’ai fêté mon départ au Paris Café en compagnie des deux Hollandaises. Nous avons bu de la bière chinoise et de l’alcool de riz et nous avons chanté. Très en forme, Anna et Monica m’ont raccompagné en me serrant de près et en me susurrant l’Aigle noir de Barbara. Dans les gorges étroites, l’eau limpide laisse voir le fond pierreux de la rivière. Nous croisons des bateaux-mouches pleins de touristes chinois occupés à déjeuner dans les restaurants panoramiques. Les remous qu’ils provoquent font danser notre malheureux rafiot. Les commandants de bord, engoncés dans de rutilants uniformes bleus, nous regardent passer avec condescendance. Notre courageux capitaine est trop occupé pour s’en offusquer. Il doit affronter les remous, tenir fermée la porte de la cabine dont le fermoir ne tient plus, calmer la barre qui s’affole, courir à l’avant pour mettre le drapeau rouge indiquant qu’il s’apprête à passer à tribord de l’autre bateau, le drapeau vert s’il passe à bâbord. Puis le fleuve redevient lisse comme un miroir. Les montagnes noires plongent leur tête à la fois dans le ciel et dans l’eau. La rivière concentre en elle tout l’univers. Posées sur l’eau, les frêles embarcations des pêcheurs glissent au rythme des longues poussées sur les perches de bambous. Instants d’un autre temps, à la parfaite harmonie inspiratrice de la “peinture de la montagne” imprégnant l’ensemble de l’expression artistique chinoise. Il n’est pas si important qu’il nous faille cinq heures pour atteindre le village de Yangpi seulement distant de quarante kilomètres.




Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, Guilin, Lijiang, © L. Gigout, 1990

Yangshuo, Guilin, Lijiang, pêche au cormoran, © L. Gigout, 1990
La pêche aux cormorans.



Un homme passe sur la rivière, debout à l’arrière d’un radeau étroit fait de quatre longs troncs de bambou. Il pousse une perche avec des gestes amples et lents. C’est un paysage à faire pâlir un peintre. Bleu d’azur du ciel découpé par les contours gangrenés des montagnes sombres, vert tendre des rizières ondulantes, eau miroitante d’où émergent les chaumes et les jeunes pousses, eau métallique de la rivière sinueuse, silhouettes des pêcheurs solitaires sur les radeaux effilés glissant en silence. J’observe le pêcheur. Un panier en osier est placé devant lui. Un grand oiseau au plumage sombre se tient à l’avant du radeau. Pêche au cormoran. Quand il voit un poisson, l’oiseau plonge. Un anneau passé autour de son cou l’empêche d’engloutir sa proie et, par un fil à sa patte, le pêcheur le ramène et confisque le poisson.





Guilin-Chengdu. S’il y avait un endroit à éviter, c’était bien celui-là. Les ferrailles qui s’entrechoquent font un vacarme continuel, la proximité du réservoir d’eau chaude provoque des bousculades incessantes, la cabine des toilettes dégage une odeur acide. Assis sur mon sac de voyage, la tête entre mains, dans le sas entre deux voitures sur les plates-formes de métal coulissant l’une sur l’autre, j’attends que le voyage se passe. Pour me remonter le moral, des Chinois pas mieux lotis que moi m’offrent des fruits confits, des pamplemousses et des graines. Au milieu de la nuit, je décide une expédition vers la voiture-restaurant. J’y trouve le contrôleur en chef, occupé à boire et à fumer. Je l’aborde dans l’espoir d’un arrangement. Il dégage son visage du gros tuyau lui servant de pipe et qu’il utilise comme inhalateur en introduisant à l’intérieur son menton, sa bouche et son nez pour respirer la fumée. D’un geste de la main, il chasse le nuage qui l’enveloppe. Il me regarde et me sourit d’un air béat. Il me fait signe de m’installer sur la banquette voisine. Il va s’occuper de moi, mais il doit d’abord en finir avec sa tuyauterie. Il lui faut quelques minutes pour redescendre sur terre, me rédiger un supplément soft-sleeper avant de me conduire dans un compartiment. Les couchettes sont moelleuses à souhait, les draps sentent le propre et il y a de l’ambiance. Des bruits de discussions animées couvrant la musique diffusée continuellement par les haut-parleurs, des odeurs de nourriture et de tabac. Quand ils ont fini de manger, les passagers fument cigarette sur cigarette. La fumée s’accumule pour former un brouillard dense enveloppant les couchettes du haut. Arheu !...