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Varsovie, août



Varsovie, samedi. Toujours les mêmes immeubles de béton aux yeux vitreux. Ulica Syreny est à quinze minutes du centre. L’hôtel Syrena semble voué au néant. Dans le restaurant, les garçons s’ennuient et passent leur temps à déplacer inutilement les couverts et à dresser les tables pour des convives qui ne viendront jamais. La nuit est pleine de bruits curieux : ronflements pneumatiques, conduites d’eau qui se purgent et raclements (de qui, de quoi ?) sur le carrelage. Les couloirs sont jaunes et les moquettes sont imprimées de motifs en forme de gamètes. Je déjeune de café turc allongé de petit lait, d’une omelette accompagnée de concombres et d’une tomate, de fromage et de confiture à la fraise. Le soleil entre à profusion par la fenêtre de ma chambre, me faisant cligner des yeux et m’empêchant de voir vivre les occupants de l’immeuble au crépi fissuré faisant face à l’hôtel.


Varsovie, Ulica Syreny, © L. Gigout, 1990
Ulica Syreny, immeuble en face de l'hôtel Syrena.

Varsovie, Rynek Starego Miasta, © L. Gigout, 1990
Rynek Starego Miasta, la vieille ville de Varsovie.

Varsovie, Rynek Starego Miasta, © L. Gigout, 1990

Varsovie, Rynek Starego Miasta, © L. Gigout, 1990


Starego-Miasta. La vieille ville est protégée par ses remparts. Place Zamkowy, rue Piwna, on s’y croirait. Mais il est difficile de ne pas penser à un gigantesque décor. Trop neuf et trop coquet pour être authentique. Longeant les remparts, je remarque une statue abandonnée à un buisson. C’est une femme nue tenant un enfant dans ses bras. Corps tendu vers le haut. Tendu, comme si elle cherchait à échapper, de toutes ses forces, à quelque terrible destinée. Muranow. Quartier de HLM. Avant guerre, c’était le quartier juif qui abritait le tiers de la population de Varsovie. Rue Stawki, un carreau de marbre blanc symbolise l’enceinte du ghetto.


Varsovie, międzymurze Jana Zachwatowicza, © L. Gigout, 1990
Sculpture sans titre, abandonnée à un buisson derrière les remparts.

Varsovie, Place Zamkowy, Sigismund's Column, colonne Sigismond, © L. Gigout, 1990
Place Zamkowy, au pied de la colonne du roi Sigismond III.

Varsovie, Place Zamkowy, Sigismund's Column, colonne Sigismond, © L. Gigout, 1990

Varsovie, Palais Lazienki, © L. Gigout, 1990
Une vieille femme et un paon aux abords au palais Lazienki.


Aux abords du palais Lazienki, une vieille femme en imperméable, la tête enveloppée dans un fichu, s’approche de la passerelle enjambant un canal étroit. Elle soliloque d’une voix pointue et impatiente. Elle appelle : « Koupi, koupi, koupi… » Un paon, reconnaissant la musique familière, accourt en gloussant bruyamment. La vieille femme extrait d’un sac en plastique des épis de maïs et de la salade tout en continuant de parler avec une brusquerie affectueuse.



Varsovie, place Zamkowy, rue Piwna, cigogne, © L. Gigout, 1990
Angle place Zamkowy et rue Piwna, la cigogne de Varsovie, emblème de la ville.

Varsovie, parc Lazienki, © L. Gigout, 1990
Étreintes d'anges, sculpture sans titre, Parc Lazienki,

Varsovie, parc Lazienki, Chopin, © L. Gigout, 1990
Entrée du parc Lazienki, statue de Chopin. Créée par Wacław Szymanowski (1859-1930), elle fut détruite pendant la guerre et reconstruite d'après l'originale.

Varsovie, parc Lazienki, Chopin, © L. Gigout, 1990
Une pianiste appliquée.

Varsovie, parc Lazienki, Chopin, © L. Gigout, 1990
Un public attentif. (Enfin presque).

Varsovie, parc Lazienki, Chopin, © L. Gigout, 1990
Toute génération confondue.

Varsovie, parc Lazienki, Teatr Stanisławowski, Pouchkine, Marek Wilewski, Wanda Zukowska, © L. Gigout, 1990
Dans le parc, un festival de théâtre en plein air. Les grands romans russes. Je vous aimais...., poésies d'Alexandre Pouchine.

Varsovie, parc Lazienki, Teatr Stanisławowski, Pouchkine, Marek Wilewski, Wanda Zukowska, © L. Gigout, 1990



Ce parc est le meilleur endroit qui soit à Varsovie. Chopin, les bassins, les canaux, les allées ombragées bordées de statues, invitent aux heures exquises. Au bord d’une allée, de jeunes musiciens assis sur l’herbe répètent une fugue. Le soleil caresse leurs cheveux. Des promeneurs au port légèrement guindé passent. Ils entretiennent avec détachement des discussions dans lesquelles s’enroulent les mots. Dans le ciel bleu intense s’étire une longue caravane blanche et grise qui joue avec la lumière. Au pied de la statue du compositeur, une pianiste joue des impromptus. Le public est composé de dames âgées en tailleur blanc impeccable qui se protègent du soleil à l’aide d’une ombrelle, de messieurs en complet veston et de jeunes gens en jeans. Plus loin se trouve un théâtre en plein air. Les voiles de mousseline du décor se gonflent, semblant chercher les rayons du soleil. Un chanteur à la voix de ténor s’époumone, la main sur le cœur. Je ne donnerais pas ma place pour un empire. Je n’y comprends rien mais je ne peux empêcher un souffle de venir me piquer les yeux. Ce public jeune, cette aptitude ici à vibrer avec intensité pour un spectacle de poésie. Ce ne sont que les filets d’une eau éternelle qui passent là, se croisent, se mélangent pour un instant unique et éphémère.



Varsovie, parc Lazienki, pont romantique, © L. Gigout, 1990
Un pont romantique.

Varsovie, parc Lazienki, musiciens au bord de l'eau, © L. Gigout, 1990
Des jeunes musiciens au bord de l'eau.


Des sentiments élevés plein la tête, je rejoins mon bel hôtel amidonné. À mon arrivée, le réceptionniste me lance un regard sombre. Il me tend ma clé avec réticence après s’être assuré que je figurais bien dans le grand livre. La poésie m’ayant donné de l’appétit, je gagne le restaurant. Je suis le seul client. Les serveurs vont et viennent inutilement, déplacent des couverts, ne semblant pas me voir. Après un temps raisonnablement long, on se décide à m’apporter une carte. À quoi bon une carte ? Il n’y a jamais qu’un plat unique, invariant : steak et salade de chou. Mais ils font comme si et respectent le protocole de l’école hôtelière. J’étudie la carte quand un garçon s’approche et s’en saisit vivement. Affichant brusquement un incompréhensible mécontentement, il la referme et la jette sur le côté de la table. Il lance une invective à l’intention de son collègue. Le personnel se fige. Un instant de silence passe. Puis, redevenu professionnel, l’étrange garçon se tourne vers moi et se déclare disposé à prendre ma commande. Le temps de me ressaisir, je déclare en hésitant :
–  Well, hem, thanks. Puis-je avoir euh... un potage, please ?
– I’m sorrrry. Il n’y a pas ce soir.
– Alors un goulasch, s’il vous plaît.
– S’tut mir leid. Ce n’être pas possible.
– May be... chou farci ?
– Sehr leid.
– O.K. Alors steak et salade de choux, ça vous va ?
– Salade de choux, keine. Steak, ya.
– Et amenez donc aussi une bouteille de vodka. Vodka, il y a ?
– Vodka, ya, natürlich.
Il écrit un message mystérieux sur un coin de la nappe en papier et entreprend d’installer les couverts. Constatant que le couteau est sale, il l’essuie avec flegme sur un coin de ma serviette. Dans la vodka flottent d’étranges naufragés et le “steak” qu’il abandonne devant moi est un conglomérat douteux de viande, de purée de pommes de terre et de carottes bouillies. À la fin du repas, une bouteille de vodka à la main, il s’offre à me faire un brin de conversation. Enchanté d’avoir un interlocuteur, je réponds à ses questions sans me faire prier. Mais je m’aperçois bientôt qu’il ne prête aucune attention à mes propos, bien plus préoccupé par ce qui se passe du côté des cuisines et dans la salle, entre lesquelles les autres serveurs continuent d’aller et de venir inutilement. Après le parc Chopin et Pouchkine, cet endroit m’apparaît exceptionnellement sinistre. Je suis dans un lieu sans substance, hanté par des agents secrets au rencard qui s’ennuient. Sans doute, pour passer le temps, s’inventent-ils d’obscures intrigues domestiques dignes d’un feuilleton d’espionnage éminemment tortueux. Mais cette société cafouilleuse m’amuse. Je commence même à aimer cet hôtel au personnel schizoïde, plus proche de Kafka que de Pouchkine.



Varsovie, Vistule, © L. Gigout, 1990
Et mon ombre sur la Vistule.