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Tamanrasset et le Hoggar, avril


Le long de l’avenue de l’Émir-Abd-el-Kader, les squares encombrés d’arcades et de colonnes moulées ressemblent à des ruines antiques. Dans la journée, la ville somnole. Le soir, les couleurs chatoyantes éclairent les murs. Les restaurants et les débits de boissons sont ouverts et les jeunes gens affluent aux terrasses pour boire du thé ou des cafés serrés. Les squares se transforment en forums et les arcades dessinent des courbes sombres silencieuses. Austère sous le soleil, la ville devient, dans la douceur vespérale, une cité conviviale. Je marche dans les rues en compagnie d’un des passagers algériens du camion. Nous parlons peu. Quelques mots sur l’Algérie, loin des grands débats. Il me dit qu’au mois de juillet, les pluies coupent la ville en deux en inondant l’espace poussiéreux qui la traverse de part en part.
– Il y a parfois des orages très violents, continue-t-il devant mon air incrédule. Il y a très longtemps, alors que les Français étaient encore là, les maisons étaient construites en torchis. Elles ont été emportées, fondues. Dans les montagnes, il arrive qu’il neige.
– De la neige en plein milieu du Sahara ?
– Va dans le Hoggar. Dans la journée, tu ne peux pas toucher la roche et la nuit, il gèle. On entend les pierres éclater. C’est pour ça que les Arabes l’ont l’appelé “Blad-el-Khouf”, le Royaume de la Peur.
– Est-il possible de s’y rendre ?
– Il y a des guides touaregs à Tamanrasset. Ils pourront te conduire. Mais tu dois faire très attention. On dit qu’il y a là-bas un animal, un gros lézard avec des écailles sur le dos. S’il te regarde, tu te transformes en statue.



Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991
Sur le route du Hoggar.

Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991

Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991

Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991

Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991


Hérodote, parti du Delta égyptien, trouva, à dix jours du pays des Atalantes, “une montagne étroite et ronde de tous côtés et si haute qu’il est impossible d’en voir les sommets, car les nuages ne s’en écartent jamais, ni pendant l’été, ni pendant l’hiver. Les gens du pays disent qu’elle est la colonne du ciel. C’est à cette montagne que les hommes doivent leur nom, car ils s’appellent les Atlantes.” Hérodote joignit à sa description de nombreux détails concernant les mœurs des habitants. Ce sont ces mœurs-là que les Touaregs perpétuent. Pour Platon, l’île, qui était plus grande que la Libye et l’Asie mises ensemble, s’était enfoncée dans la mer à la suite d’un tremblement de terre. Il n’en restait plus qu’un haut-fond vaseux et impraticable. Mais certains historiens contemporains expliquent que la partie centrale de l’Atlantide n’a pas sombré dans la catastrophe décrite par Platon. Au contraire, la sécheresse s’était installée et le désert avait fait lentement refluer l’océan. Pierre Benoît s’est saisi de cette théorie pour élaborer son roman de l’Atlantide, élucubration autour du fantasme de la femme-araignée tapie au centre de sa toile-univers. Au cœur du Hoggar règne la prodigieuse “Fille de la Nuit”, descendante de Neptune et protégée par des princes touaregs. Antinéa, la nouvelle Atlante. Amante passionnée mais quelque peu sujette au blasement.


Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991
Massif du Hoggar. Les sommets s’appellent Saouinan, Enr-Akli, Olil et Taridalt.

Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991

Algérie, Hoggar, © L. Gigout, 1991


L’Ilamane se dresse, pur et majestueux, au milieu d’un cirque coloré. À quelques kilomètres de lui se trouvent deux autres montagnes : le massif Amdjer et le Tararat effilé. La légende dit que ces deux-là étaient un homme et une femme qui s’aimaient. Mais il advint qu’Ilamane s’éprit de Tararat. Violent, il frappa Amdjer de sa lance. Ce dernier se défendit à coups de sabre et obligea Ilamane à se tenir tranquille. Depuis ce temps, Amdjer et Tararat sont unis par une chaîne. Le coup de lance qui blessa la montagne est encore visible : une source en jaillit, témoignant que la plaie n’est pas encore cicatrisée. L’histoire ne s’arrête pas là. Le bouillant Ilamane devint amoureux du Tahat, montagne femme dont Ti Hiyène était déjà le prétendant. Plutôt que de livrer de nouveau combat et risquer de prendre des coups, Ilamane préféra changer de place et vint s’installer tout près du Tahat où il est demeuré depuis lors. Ti Hiyène résolut de fuir le Hoggar et d’aller chercher fortune vers l’Adrar des Iforas en empruntant l’oued Amded. Chemin faisant, il rencontra Eheri, respectueux des usages, qui n’admit point qu’une montagne quittât ainsi son pays pour une aussi futile raison. Eheri vint se mettre au milieu de l’oued. Alors, Ti Hiyène se fixa en amont, près du puits de Tin Dahar.

Si vous ne croyez pas à cette histoire, trouvez donc une meilleure explication aux immenses cratères laissés par Ilamane, Ti Hiyène et Eheri quand ils quittèrent leur place. Ces dépressions demeurent un profond mystère pour les géologues.Pas pour les Touaregs.


Algérie, Hoggar, Assekrem, © L. Gigout, 1991
L'ermitage de l'Assekrem reconstruit sur le modèle de celui où vécu Charles de Foucauld.

Algérie, Hoggar, Assekrem, © L. Gigout, 1991

Algérie, Hoggar, Assekrem, © L. Gigout, 1991


Tamanrasset. Drôle de ville. La belle cité du désert est un amoncellement de constructions de parpaings grossièrement assemblés. Les murs sont recouverts d’une peinture rouge délavée et les rues sont vides. Le large oued qui la traverse est balayé par des vents chauds qui soulèvent la poussière. Elle ressemble à une ville fantôme, un morceau de banlieue qui s’épuiserait à résister aux assauts du désert. Mon compagnon algérien me dit que demain est le “Jour du Doute”, ainsi appelé car la nouvelle lune esquissera peut-être son premier croissant. Peut-être pas. Si c’est le cas, la “Lune de Chawwâl” annoncera le neuvième mois du calendrier arabe et islamique et le carême sera terminé. Les boutiques des artisans sont éclairées, portes ouvertes. Des selles de chameau voisinent avec des colliers et des bracelets d’argent, des étoffes colorées, des images souvenirs et des couteaux dans leurs fourreaux de cuir. Les fontaines à citronnade font des halos acides dans les alcôves des épiciers. L’animation est tranquille, contenue. De la musique coule d’une radio. Les commerçants attendent patiemment sur le pas de leur porte en buvant du thé. Aucune femme. La rue du soir appartient aux hommes. Dans le journal Le jeune Indépendant, la page culturelle s’appelle “Infos d’ici et de là-bas”. “Là-bas”, c’est la France.


Algérie, Tamanrasset, © L. Gigout, 1991
Tamanrasset, avenue de l’Émir Abd-el-Kader.

Algérie, Tamanrasset, © L. Gigout, 1991

Algérie, Tamanrasset, © L. Gigout, 1991
Abdelatif, le coiffeur de la jeunesse.


Mardi. Aujourd’hui, 16 avril, fête de l’Aïd. Le marché et les magasins sont fermés, les restaurants et les débits de boissons ouverts. Il conviendrait d’écrire “débits de thé à la menthe”. Mais l’on trouve parfois du “qahwa” et de la citronnade. La fin du ramadan ne prête pas ici à de grandes manifestations publiques. Les enfants font les fiers dans leurs beaux habits neufs et les pâtissiers ont confectionné des profusions de zélabia et autres pâtisseries à base de semoule fine, de dattes et de sirop au sucre et au miel, toutes plus colorées et sucrées les unes que les autres. Ce soir, ce sera soupe aux fèves, cigares de pâtes feuilletées farcis de viande hachée et couscous. Les Touaregs sont plus démonstratifs. Une trentaine d’hommes et d’enfants, habillés de djellabas et de chèches blancs, sont rassemblés à un carrefour à l’écart du centre. Tambours et chants guerriers. Battements sourds qui font vibrer les pierres. Autour de quatre percussionnistes, un cercle de pénitents processionnaires se met en mouvement. Ils avancent en marchant lentement, marquant le rythme de leurs pas et marmonnant une complainte rauque. Peu à peu, les tambours accentuent le rythme et les danseurs accélèrent la cadence. À un signal, ils rompent le cercle en faisant un pas de côté. Ils tiennent à la main un bâton de bois dur et sonore qu’ils entrechoquent l’un contre l’autre. Les tambours se font plus pressants. Plus vive, plus folle, la danse. Penchés en avant, se tournant en face l’un de l’autre, les danseurs lèvent leurs genoux à hauteur de poitrine. Les gourdins brandis s’entrechoquent. Volte-face. La figure est répétée devant un nouveau danseur. Pas en arrière pour demeurer dans le mouvement giratoire avant de se retourner de nouveau. Les vêtements amples s’agitent comme des ailes blanches et les font ressembler à de grands oiseaux échoués qui tentent de reprendre leur envol. Les visages sont cachés par les chèches enroulés autour des têtes. Seul un croissant de lune laisse passer leur regard. Peu à peu, la danse prend un caractère frénétique. Les pas soulèvent la poussière qui les enveloppe, les rendant irréels et donnant à la scène une dimension fantastique. Danse et musique fusionnent en un même tournoiement convulsif vers une irrésistible transe. Tout d’un coup, les tambours se taisent et les danseurs se figent, retrouvant leur humaine individualité. Les bras retombent, ainsi que la poussière.

Mercredi. Les vents de sable courent sur l’oued. Dans la journée, je piétine sous le soleil. Seule la nuit donne un peu de couleurs à cette ville, lorsque les rues se transforment en salons baroques et que dans les ombres se murmurent les intrigues. Quelques groupes occupés à boire du thé me regardent passer avec de la distance dans le regard. Lorsque je demande un renseignement quelconque, ils me répondent rapidement, du bout des lèvres, et s’esquivent. Il n’y a que ce vieil homme, rencontré ce matin, qui cherche lui aussi un véhicule pour aller vers le nord, pour me parler de sa famille, de ses six enfants et de son travail. D’une boîte en carton percée de trous, maintenue fermée par une ficelle qu’il dénoue lentement, il extrait une boule hérissée d’épines d’où pointe un museau qui se rétracte aussitôt.
– Pour manger, me dit l’homme.
– Je ne crois pas que j’aimerais. Est-ce que c’est bon ?
– Oui, oui, très bon.
– Il doit avoir chaud, dans sa boîte. Il faudrait lui donner de l’eau et de la salade.
– Non. Il mange le couscous !