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Prague & Bratislava, juillet

Jeudi. « No visa ! Czechoslovakia is free ! » Le train se rend à Sofia. Comme s’il ne lui suffisait pas d’être particulièrement lent, il marque souvent de longs arrêts dont la justification m’échappe. Des écoliers allemands chahutent dans les compartiments voisins. C’est la quatrième fois qu’un policier se présente à moi pour me demander mon passeport. Mais celui-ci, avisant mon visa pour la Tchécoslovaquie, laisse son visage s’éclairer d’un large sourire. Son pays est libre, me dit-il, et je suis le bienvenu.

Cinq heures ce matin, Praha-Holesovice. Après avoir déjeuné d’un café turc et de petits pains, j’attends que le métro ouvre ses portes. Les plans d’orientation placardés dans les couloirs m’embrouillent les azimuts. Plus tard, sur le quai, je questionne un jeune homme aux cheveux blonds bouclés qui parle français. « Te loger à Prague ? J’ai un appartement. Je peux le louer pour toi pour cent couronnes. Je m’appelle Alexandre. Tu peux venir me chercher à midi à mon bureau. Nous irons le visiter. » L’appartement se trouve dans la Zone 8, Na-Rokytce. Il faut prendre le métro jusqu’à Florenc, puis le tram numéro 19. C’est un studio défraîchi au mobilier chancelant. Deux fauteuils jaune pamplemousse, genre sièges de dentiste, avec banquette assortie.



Prague, Václavské náměstí, avenue Venceslas, Jan Pallach, © L. Gigout, 1990
Monument à Jan Palach, en haut de l'avenue Venceslas.


À 19 ans, Jan, qu’il est doux de croire au printemps. Tu n’avais pas été le seul à y croire, jusqu’à ce que les chars prissent position sur la place et que ce Husak tournât sa veste et se mît à parler de “normalisation”. La liberté, Jan, étudiant en philo ? Au cœur de l’hiver, au pied de la statue, ce 16 janvier 1969, tu mourus par le feu pour elle parce que c’était la seule chose que tu pensais pouvoir encore faire. L’ultime appel pour secouer les consciences. Ceux dont les portraits sont autour du tien suivirent ton exemple. Et vous voilà maintenant, avec Venceslas et Jan Hus, les deux autres héros de votre peuple, symboles de la résistance indomptable à l’asservissement. Venceslas, saint patron de la Bohème de 920 à 929, fut assassiné par son frère. Selon la légende, il doit ressusciter d’entre les morts pour aider son peuple dans les moments de détresse. Il n’a pas encore jugé utile de se manifester. Pourtant, les occasions n’ont pas manqué, à commencer du temps de ses héritiers, qui ne furent guère glorieux. Surtout le numéro 4, dit “l’Ivrogne”. Pour redorer le blason national, il fallut attendre Jan Hus, né en Bohème en 1368, théologien, prédicateur, réformateur, qui fut le précurseur de la Réforme en Europe centrale et qui posa les fondements de la langue tchèque moderne. Trop intelligent. Il fut condamné au bûcher, brûlé vif à Constance et put alors devenir l’autre héros national tchèque. Rêvais-tu d’une telle destinée posthume, Jan Pallach ?



Prague, place de la Vieille-Ville, Staroměstské náměstí, Jan Hus, Tyn, © L. Gigout, 1990
Staroměstské náměstí (place de la Vielle-Ville). Monument à Jan Hus. Second plan : église Notre-Dame du Tyn, symbole de la lutte entre catholiques et protestants.

Prague, Pont Charles, Karlův most, © L. Gigout, 1990
Lui est assis sur le parapet du pont Charles et il suce un bâton de sucre aromatisé. C’est un ange baroudeur. Arthur Rimbaud quittant Charleville-Mézières.

Prague, Václavské náměstí, avenue Venceslas, L. Gigout, 1990
Avenue Venceslav, la nuit.

Prague, ^rue Elsnicovo, Dukla, © L. Gigout, 1990
Rue Elsnicovo, restaurant-cinéma Dukla.


Le “restaurant de jour” ressemble à une lingerie. Carrelage détrempé et atmosphère poisseuse. Je déjeune d’un morceau de rosbif baignant dans une sauce épaisse, piquante et acidulée, accompagné de tranches de cake. Sur les consoles en aluminium sont exposés des toasts, des sandwiches variés et des mixtures fumantes. Une collection d’énormes bocks attend près du robinet à bière. Les clients consomment debout, installés à des tables hautes. Je m’aventure dans une zone intermédiaire située non loin de là. Quelques rares promeneurs suivent un sentier. Des hommes âgés, de jeunes couples avec enfants. Il fait chaud, je somnole en méditant cette maxime de Nicolas Bouvier : “Si on ne laisse pas au voyage le droit de vous détruire un peu, autant rester chez soi.” Un vent léger fait bruire les feuilles qui se prennent dans les rayons du soleil. Je sens contre mes jambes la fraîcheur de l’herbe. Elle laisse sur ma peau une empreinte éphémère de fenaison. Pause et dérive. L’arpenteur peut bien oublier sa chaîne pour quelques heures. Il prendra plus tard la mesure du monde : “Je est un autre”, la part des autres en lui, l’enjeu de la fuite, etc.



Prague, rue Na Rokytce, © L. Gigout, 1990
Immeuble 8, rue Na Rokytce.

Prague, rue Elizabeth Krasnohorske, © L. Gigout, 1990
10, rue Elizabeth Krasnohorske.

Prague, rue Klarov, rue Letenska, © L. Gigout, 1990
Carrefour des rues Klarov et Letenska.
Prague, tram, © L. Gigout, 1990

Prague, place de la Vieille-Ville, Staroměstské náměstí, horloge, hodiny, © L. Gigout, 1990
Horloge astronomique, place de la Vieille-Ville.


Mardi. Jour gris. J’ai la migraine. Prague est hostile et compliquée. Le ciel est couvert. J’ai froid. Les serveurs des brasseries sont désagréables. Ils sont lents et l’on mange mal. La Vltava est sale et la visite du musée ne vaut pas tripette. Il y a quelque chose d’inquiétant dans l’agencement des flèches et des clochetons en faisceaux hérissés de l’église de Tyn, de machiavélique dans le mécanisme de l’horloge astronomique, de morbide dans l’imposant monument à Jan Hus. Puisqu’il en est ainsi, je rentre chez moi, rue Rokytce. Je vais fouiner dans le quartier et faire quelques courses au libre-service. Deux bouteilles d’eau minérale Korunni Kysella et de la bière Staropramen à douze degrés. Rideau.



Une fille se fait cirer les bottines en bas de l'Avenue Venceslas.

Prague, place Hradčanské, © L. Gigout, 1990
Une fille prend le soleil place Hradčanské.

Prague, place Hradčanské, © L. Gigout, 1990
Une fille va se marier.

Prague, pont Charles, Karlův most, © L. Gigout, 1990
Des musiciens sur le pont Charles.

Prague, ruelle d'Or, Zlata ulicka, © L. Gigout, 1990
Zlata ulicka (Ruelle d'Or), passage.

Prague, place de la Vieille-Ville, Staroměstské náměstí, Hôtel de Ville, Kříž, Praga caput regni, © L. Gigout, 1990
Maison Kříž de l'ancien hôtel de ville de Prague. "Praga caput regni" (Prague, tête de l'empire) est la devise de la ville.

Prague, place de la Vieille-Ville, Staroměstské náměstí, U Minuty, sgraffites, © L. Gigout, 1990
Sgraffites de la maison U Minuty ("A la Minute"), 2 place de la Vieille-Ville.


Mercredi. De l’autre côté de la Vltava se trouve la plus ancienne des deux villes pragoises : Mala Strana et Hradcany. C’est là que se dresse la cathédrale Saint-Guy et le Château. Il fut le siège des rois de Bohème puis des Habsbourg et il abrite actuellement la Présidence. Derrière la cathédrale, Zlata Ulicka, la Ruelle d’Or, était autrefois le rendez-vous des alchimistes. Les habitations qui la bordent ressemblent à des maisons de poupées. Petites et décorées dans le style Renaissance, elles semblent faire partie d’un décor. Au numéro 22, Franz Kafka écrivit Médecin de campagne. Novy Svet, une radio est branchée sur France Inter. Week-end orange sur la route des vacances. Le carillon de Loretta sonne trois heures. Des jeunes filles sont assises sur un mur, habillées de jupes courtes. Blondes, elles secouent leur chevelure pleine de soleil. Les immeubles anciens ont des couleurs italiennes. La ville a un aspect doré que ne parviennent pas à boire les teintes éclatantes des fresques et les jeux d’ombre et de lumière des sgraffites. Sur le pont Charles, les bateleurs et les marchandes de souvenirs suscitent des attroupements. Prague vibre doucement, belle et calme dans son exotisme familier. Les frontons décatis des vieux palais finissent par m’enchanter. Les monuments sont noirs de suie, mais ils sont grandioses. Il leur manque juste un peu de sobriété et un coup de plumeau pour être tout à fait élégants. Sur la place de la Vieille Ville les maisons s’appellent À la Minute, À la Licorne Blanche, Au Petit Mouton de Pierre, À l’Étoile Bleue, À l’Ange d’Or. L’euphorie baroque dissipe ma tristesse. Jour bleu, c’est épatant. 



Prague, château, Pražský hrad, cathédrale Saint-Guy, © L. Gigout, 1990
Cathédrale Saint-Guy.

Prague, château, Pražský hrad, cathédrale Saint-Guy, © L. Gigout, 1990
Tour de la cathédrale Saint-Guy.

Prague, rue Klimenska, © L. Gigout, 1990
Façade 46 rue Klimenska.

Prague, Praesidio Tuta, © L. Gigout, 1990
"Praesidio Tuta" (Garde de la Sécurité). Angle des rues Kapucinska et Novey Svet.

Prague, quai Gottwalddovo, quai Masarykovo, Goethe-Institut, © L. Gigout, 1990
Couronnement de la façade de l'ambassade de la DDR, quai Gottwalddovo. (Aujourd'hui Goethe-Institut, quai Masarykovo.)

Prague, place de la Vieille-Ville, Staroměstské náměstí, © L. Gigout, 1990
552/16, place de la Vieille-Ville.

Prague, rue Nerudova, Vaklav Havel, © L. Gigout, 1990
Rue Nerudova. Magasin de cristal de Bohème et portrait de Vaklav Havel, dramaturge et initiateur de la charte 77. Président-philosophe de 1989 à 2003.

Prague, rue Nový Svět, © L. Gigout, 1990
Rue Nový Svět (rue du Nouveau Monde).

Prague, château, Pražský hrad, horloge, hodiny, © L. Gigout, 1990
Horloge sur une façade intérieure du château.

Prague, rue Kasaren, © L. Gigout, 1990
Mur et lampadaire rue Kasaren.

Prague, Panny Marie Andělské, Notre-Dame des Anges, © L. Gigout, 1990
Panny Marie Andělské (Église Notre-Dame des Anges), rue Černínská.

Prague, Frantisek Janak, Dobrá rada, Bon Conseil, © L. Gigout, 1990
Un bon conseil, verre coulé dans des moules de plâtre, Frantisek Janak, 1988. Jardin de Notre-Dame des Anges.

Prague, Vltava, Moldau, pont Charles, Karlův most, © L. Gigout, 1990
La Vltava (Moldau en allemand) et le pont Charles.

Prague, rue Kasaren, © L. Gigout, 1990
Rue Kasaren.

Prague, Josefov, cimetière juif, Starý židovský hřbitov, Kafka, © L. Gigout, 1990
Cimetière juif, quartier de Josefov.

Prague, Josefov, cimetière juif, Starý židovský hřbitov, Kafka, © L. Gigout, 1990
Sépulture de Franz Kafka.

Prague, Josefov, cimetière juif, Starý židovský hřbitov, Kafka, © L. Gigout, 1990
"À toi, Kafka, âme sensible et calcinée."


Quelques bouquets de fleurs fanés, des roses rouges plus fraîches, des fougères. Un poème en français est glissé sous une pierre blanche. D’autres petits papiers pliés en quatre sont cachés de même pour que le vent ne les emporte pas. Parfois un nom, une date. Le grand cimetière juif de Strasnice est beau et mélancolique, noyé dans sa végétation. C’est un labyrinthe de hauts arbres où le soleil perce à peine. L’ombre et le silence règnent et le lierre s’enroule autour des stèles et mange le granit obscur. La tombe de l’écrivain est en pierre blanche, intacte, protégée des assauts de la plante ligneuse. Avec Franz, reposent Hermann et Julie, Gabriela, Valérie et Otilie.



Prague, Národní památník na Vítkově, Mémorial national de Vitkov, Jan Zázvorkapour, © L. Gigout, 1990
Národní památník na Vítkově (Mémorial national de Vitkov). Édifié entre 1929 et 1932 par l'architecte Jan Zázvorkapour célébrer la mémoire des légionnaires tchécoslovaques de la Première Guerre mondiale.

Prague, Národní památník na Vítkově, Mémorial national de Vitkov, Jan Zázvorkapour, © L. Gigout, 1990
Porte ouvragée en bronze du mausolée.

Prague, Národní památník na Vítkově, Mémorial national de Vitkov, Jan Zázvorkapour, © L. Gigout, 1990
Détail.

monnaie tchéchoslovaque, © L. Gigout, 1990
Monnaie tchécoslovaque (10 couronnes).


Bratislava, emblème, symbol, © L. Gigout, 1990
Emblème de Bratislava.


Bratislava, Bratislavský hrad, château, Marie-Thérèse d'Autriche, © L. Gigout, 1990
Marie-Thérèse d'Autriche. (CCVe anniversaire de son couronnement au château de Bratislava.)

Bratislava, Bratislavský hrad, château, Marie-Thérèse d'Autriche, © L. Gigout, 1990
Une bien jolie reine.

Bratislava, Bratislavský hrad, château, Marie-Thérèse d'Autriche, © L. Gigout, 1990
Et une bien jolie fête dans la cour du château.

Bratislava, Bratislavský hrad, château, Marie-Thérèse d'Autriche, © L. Gigout, 1990


Samedi. Jiraskova-Michalska, porte Saint-Michel, il fait trente-cinq degrés à l’ombre et les passants se faufilent vers les zones obscures. Le soir, les musiques et les danses folkloriques occupent les rues. Il s’agit de fêter dignement l’anniversaire du couronnement de Maria Theresa, impératrice d’Autriche, reine de Hongrie et de Bohème et mère de Marie-Antoinette. 


Bratislava, Bratislavský hrad, château, © L. Gigout, 1990
Avec des musiciens en habits d'époque.

Bratislava, Bratislavský hrad, château, © L. Gigout, 1990
Et la fanfare militaire.

Bratislava, rue Jiraskova, maison Amadeus, Mozart, back into Europa, © L. Gigout, 1990
"Back into Europa". Maison Amadeus, rue Jiraskova.


Au numéro 10 de la rue Jiraskova se trouve la maison Amadeus. Mozart vint à Pressburg en 1762. Il avait six ans et son père, découvrant les talents du rejeton, résolut de l’exhiber dans les cours d’Europe. Bratislava-Pressburg vivait ses dernières années de capitale de la Hongrie. La Maison Amadeus, ancien siège du parti communiste, est maintenant la Maison des Associations.



Pont ferroviaire désaffecté sur le Danube.


Bratislava, Danube, © L. Gigout, 1990
Reflets sur l'eau Danube.


Je comprends que tes habitants aient la nostalgie de l’époque impériale, Bratislava-petite Vienne. J’ai goûté l’eau de ton beau Danube bleu, verte et ridée comme une vieille pomme. Elle a un goût de métal.



Bratislava, Hungarian railway, MAV, © L. Gigout, 1990
Le train pour Budapest.


Je m’installe en compagnie d’un Tchèque solitaire. Les compartiments voisins sont occupés par une famille tzigane. Les jeunes font hurler un imposant radiocassette. Ils ont trouvé le moyen de le brancher sur la prise électrique de la cabine des toilettes. Comme leur compartiment se trouve trop éloigné, ils viennent s’installer avec leur engin dans le nôtre. Ils chantent et se démènent comme de beaux diables. Le Tchèque s’enfuit en maugréant vers des banquettes plus clémentes. Constatant que je reste, les Tziganes me serrent la main à tour de rôle et m’invitent à danser avec eux une lambada remixée romano. Habituellement stationnés en Roumanie, ils sont allés à Berlin dans l’espoir de trouver à l’Ouest de nouveaux territoires. Mais ils n’ont pu aller plus loin que la gare de Lichtenberg. Retour à la case départ. Les enfants courent dans le couloir du train. Un instant, une jeune Bohémienne fait irruption dans le compartiment transformé en discothèque et lance quelques invectives. Les jeunes intrépides la suivent sans un mot quand elle se retire. La musique s’en va avec eux.

Je me souviens des tentes et des chariots, des jeunes mères accroupies sur le sol, des hommes aux cheveux longs et à la barbe bouclée. Malgré l’interdiction de mes parents, j’étais attiré par une curiosité brûlante. Ces gens qui passaient pour des sauvages, des paresseux et des voleurs savaient merveilleusement jouer de la musique. Cette musique, qui était pour moi un art mystérieux, apanage de quelques élus tirant leur virtuosité d’un rapport privilégié au divin, semblait sortir d’eux de la manière la plus naturelle qui soit. “Elle pousse toute seule comme les chardons sur le bord de la route, avait dit le gadjo Adam Liszt à son fils. Ça ne vaut pas la peine d’en parler.” Mais, soixante ans plus tard, Franz Liszt se souviendra d’eux en composant ses Rhapsodies hongroises.