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Pondicherry, décembre




Pondicherry, mercredi 19 décembre 1990. Les agents de la circulation sont en képi rouge et uniforme blanc, les rues s’appellent Suffren, Lauriston, Alexandre-Dumas et cour Chabrol. Il y a un Petit Séminaire et des églises dans lesquelles on froisse le papier rocher pour y installer les crèches de Noël. J’ai quitté Madras – je m’en suis enfui – à treize heures cet après-midi, par un bus de la Thriruvallutar Transport Corp. Je suis arrivé à Pondicherry vers dix-sept heures. C’est peut-être un peu de ma nostalgie qui est absorbée par cet ancien chef-lieu qui garde des traces de France provinciale.


Rue Suffren, le Grand Hôtel d'Europe est en 2003 en bien mauvais état par rapport à ce qu'il était en ce mois de décembre 1990. Photo Camard, 2003.


Rue Suffren, le Grand Hôtel de l’Europe ne manque pas de charme. C’est une petite pension et l’accueil y est simple et aimable. J’occupe une vaste chambre aux murs clairs, meublée d’une jolie armoire en bois sombre et de deux lits pourvus d’une moustiquaire. La porte et les fenêtres ouvrent sur une terrasse fleurie. Le sol est dallé de carreaux de terre cuite. Sur une petite table, un employé dépose chaque matin deux bouteilles d’eau fraîche. Un énorme ventilateur est suspendu au plafond et ses larges pales lèvent une brise bienvenue. La salle du restaurant est prolongée d’une véranda elle-même prolongée d’un jardin que parfument les hibiscus et les euphorbes. Une allée sableuse est bordée d’une haie de bauhinias dans laquelle caquettent les oiseaux. Sur les murs crème, le soleil projette les feuilles frémissantes. Des affiches désuètes sous verre représentent Paris, l’Obélisque et la Tour Eiffel. Un baromètre-réclame en métal émaillé vente les mérites du brandy Beehive et indique une température de vingt-huit degrés. Deux dévî (déesses) en bois peint protègent les lieux. Un arbre de Noël en plastique figure en bonne place et ses petites lampes multicolores clignotent. Une crèche a été installée à son pied, gratifiée, en guise de père Noël, d’un nain barbu rouge et blanc en plâtre. Six couverts sont dressés sur des tables en bois foncé. Je prends place à l’une d’elles alors qu’une femme indienne fait irruption, une brassée de roses posée sur sa tête. Il nous sera servi une épaisse soupe aux oignons, des coquilles de crevettes gratinées, une omelette soufflée accompagnée d’une macédoine de légumes. Le maître de maison semble sortir tout droit de l’époque des Établissements aux Indes. Il vient saluer ses hôtes avec componction et échanger quelques mots avec eux. C’est un homme grand, fondu, aux gestes empruntés. Sous ses cheveux blancs et un front large et plissé, son regard est clair. Le menton est mangé par le cou et le nez, qu’il a long, semble toujours occupé à flairer quelque odeur suspecte. En général, il se tient légèrement incliné sur le côté et donne l’impression de sortir du sauna. Le matin, il s’habille d’un dhôti imprimé de motifs bleus passé autour de sa taille et d’une épaule, laissant voir la blancheur de sa peau parsemée de taches brunes et les muscles flasques de l’épaule et du bras dénudés. Il ressemble ainsi à un empereur romain. Le soir il s’habille à l’européenne façon coloniale, d’un costume clair et d’un panama.


Pondichéry, © L. Gigout, 1990
Pondichéry vu du môle du port.

Pondichéry, © L. Gigout, 1990 Pondichéry, © L. Gigout, 1990
Pondichéry, © L. Gigout, 1990 Pondichéry, © L. Gigout, 1990
Pondichéry, © L. Gigout, 1990 Pondichéry, © L. Gigout, 1990
Pondichéry, © L. Gigout, 1990 Pondichéry, © L. Gigout, 1990
Pondichéry, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, © L. Gigout, 1990
Retour de pêche.

Pondichéry, Le Café, © L. Gigout, 1990
Café Le Café, avenue Goubert.

Pondichéry, rue Suffren, yantra, © L. Gigout, 1990
Confection d'un Yantra rue Suffren.

Pondichéry, rue Suffren, © L. Gigout, 1990
Rue Suffren.

Pondichéry, rue Suffren, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, rue Suffren, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, canne à sucre, © L. Gigout, 1990
Jus de canne à sucre pressée + 1 zeste de citron. Très rafraichissant. Ce serait parfait avec un doigt de rhum.

Pondichéry, rue Bharati, © L. Gigout, 1990
Rue Bharati.

Pondichéry, rue Bharati, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, rue Bharati, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, rue Bharati, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, rue Bharati, éléphant, cornac, © L. Gigout, 1990
L'éléphant s'approche, conduit par un sadhou armé de son trident. Rue Vellalar.

Pondichéry, rue Bharati, éléphant, cornac, © L. Gigout, 1990


L’éléphant s’approche, conduit par un sadhou armé de son trident. Photo. L’homme entre dans une terrible colère et brandit sa fourche dans ma direction. Aie. Le crâne chauve du pachyderme est agrémenté d’un dessin à la poudre colorée. Deux clochettes pendent de part et d’autre de sa panse et tintent vigoureusement lorsque, la trompe menaçante, il trottine dans... ma direction ! Je ne bouge pas mais je n’en mène pas large. Le pachyderme s’arrête pile devant moi. Les badauds observent la scène. Sur son perchoir, le sadhou gesticule, assène dans une langue mystérieuse quelques incantations bien senties, pointe son arme vers moi et demeure figé. Selon toute vraisemblance, un éclair doit surgir. Un arc électrique va me pulvériser. Il ne restera de moi qu’un petit tas de cendres grises tout juste bonnes à être balancées dans le Gange. Il ne se passe rien du tout. Le saint homme a dû oublier de brancher son ustensile. Par ailleurs, le temps est calme. Quant à l’éléphant, demeuré rigoureusement immobile pendant l’inaction, le voici qui s’anime et qui s’avance de nouveau d’un pas, de manière à ce que nous nous trouvions nez à trompe. L’homme là-haut, découvrant subitement la langue anglaise, exige que je lui donne la pellicule photographique de mon appareil. Niet, je dis pour voir. Hurlements. Au lieu de me sauver en courant comme je l’aurais fait en toute autre circonstance, je reste planté là, immobile et imbécile. L’éléphant pose alors sa trompe sur mon épaule. Sensation curieuse. Je ne m’attendais pas à ce que ça pèse aussi lourd. Ses petits yeux sont inexpressifs et ses grandes oreilles bougent doucement. Mû par une inspiration subite, je sors quelques billets de ma poche et les agite en direction du sadhou. Pachyderme pas si fou, l’animal ne s’y trompe pas et se saisit des billets en les pinçant d’une très élégante façon à l’aide de l’extrémité de son appendice malicieux. Après un preste mouvement en arc de cercle, les billets se retrouvent dans la main du sadhou. Autour de moi les badauds rient. Bon, me voilà tranquille. L’homme me fait un signe. Quoi encore ? L’éléphant avance l’extrémité de sa trompe vers mon visage. Je sens un souffle humide. Odeur de cervelle tiède. Doucement, avec une délicatesse exquise, il pose sa trompe sur ma tête.


Pondichéry, © L. Gigout, 1990
Quai Kassim Salai.

Pondichéry, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990
Grand Bazar, Mahatma Gandhi Road.

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Grand Bazar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, rue Needarajapayar, © L. Gigout, 1990
Rue Needarajapayar.

Pondichéry, rue Needarajapayar, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, traction citroën, rue de la Marine, © L. Gigout, 1990
Rue de la Marine.

Pondichéry, Ambassador, © L. Gigout, 1990
Voiture Ambassador devant l'Hôtel de ville.

Pondichéry, Auroville, Matrimandir, © L. Gigout, 1990
Auroville. Le Matrimandir (Temple de la Mère) en contruction.

Pondichéry, Auroville, banian, © L. Gigout, 1990
Le banian, figuier des pagodes, arbre de la connaissance suprême.


Songeur, je marche sur un chemin de terre. Quelques Indiens ramassent du bois mort et des joncs alors que des enfants gardent les chèvres. Une moto pétaradante conduite par un jeune homme aux cheveux blonds passe rapidement en soulevant de la poussière rouge qui retombe lentement. Auroville demeure comme le rêve d’un monde nouveau de quelques-uns qui avaient cru pouvoir tout réinventer. Se transformer, retrouver la beauté des gestes simples et donner forme spirituelle et philosophique à ses exigences. Le rêve du Nouvel Âge.


Pondichéry, Basilique, © L. Gigout, 1990
La Basilique du Cœur Sacré de Jésus le soir de Noël.

Pondichéry, Basilique, © L. Gigout, 1990

Pondichéry, Basilique, © L. Gigout, 1990


Les femmes sont habillées de leur plus beau sari. Jaune comme les boutons d’or, bleu comme les lacs des montagnes ou blanc comme la neige du matin. Elles portent des guirlandes de fleurs orange et blanches dans leurs cheveux noirs huilés. Une perle luit sur l’aile des nez et les boucles d’oreilles scintillent. Les petites filles, toutes fleuries elles aussi, sourient mystérieusement en faisant voler leurs tresses. L’une d’elles, chemisier et robe blanche, est agenouillée sur le dallage. Ses mains sont jointes devant sa poitrine. Dans son visage sombre, recueilli, ses yeux brillent. Soudain la voici qui se lève, regarde les autres enfants et court vers eux en riant. La foule se presse, vague sombre surgie de la nuit. La nef est pleine de fidèles occupant les bancs collatéraux, les dalles de l’allée centrale, de même que les transepts et le parvis. Les enfants chahutent avec des ballons de baudruche. Plus loin, allongés sur les trottoirs dans l’ombre des murs de la Ville noire, des hommes et des femmes dorment. C’est la nuit du Noël indien.

De quoi, de qui suis-je amputé ? De quel autre, de quelle part des autres en moi, pour ressentir aussi cruellement la solitude, comme un manque vital qui m’emplit de vacuité et me donne à voir la vie sous la perspective d’une longue et vaine journée. Illusion de quel orgueil ou de quel égoïsme ?

Le prêtre indien, barbu comme un pope, en longue tunique de fête cousue d’or, fait son homélie. De gros ventilateurs brassent mollement l’air tiède. Les enfants de chœur en aubes rouges et surplis blancs, les pieds nus, assistent le prêtre en cachant parfois un rire dans leur main. Au moment de l’offertoire, l’un d’eux agite frénétiquement l’ostensoir qui se met à fumer et à envoyer des cendres comme une locomotive. Le prêtre fronce un sourcil broussailleux. L’harmonium lâche un courant d’air poussif. Aussitôt les femmes se lèvent et commencent un cantique rythmé et joyeux comme une messe créole. Certaines me regardent en riant. Qu’y a-t-il de si drôle ? Je me retourne. Sapristi, je suis dans la travée des femmes ! Eh ! C’est la faute à mon ange gardien. Elles sont si belles et je connais mon gaillard ! À l’extérieur, une pétarade déchire l’air alors que des gerbes d’étincelles meurent sur la chaussée. Les ombres allongées se retournent sur l’autre côté.