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Moscou, septembre

Dans le train, je rencontre deux jeunes Russes. Pourquoi, me demandent-ils, je fais un tel voyage ? Que leur répondre ? Que je suis en fuite existentielle ? Que chaque jour je pleure d’être loin de ceux que j’aime et que chaque jour je m’en éloigne davantage ? « Je voyage, leur dis-je avec un brin d’affectation, pour découvrir le monde. Pour voir vos villes et vos campagnes avec mes yeux, pour marcher avec mes pieds sur votre sol, pour respirer le même air que vous. » Ils m’expliquent alors que le “mode de pensée soviétique” ne leur permet pas de concevoir un tel voyage. Je leur demande ce qu’est le mode de pensée soviétique. Silence. De toute manière, ils ne voient pas très bien l’utilité de voyager comme je le fais, sans but. La Perestroïka ? Oui, c’est certainement une excellente chose. C’est grâce à elle qu’ils peuvent parler avec moi. Il y a deux ans, c’était encore impensable. Mais le quotidien reste insupportable : manger, acheter des vêtements deviennent de plus en plus problématiques. Et puis il y a l’ennui. Ils ont une expression étrange, un regard qui dérive, sans chaleur, comme retourné à l’intérieur d’eux-mêmes.
– Nous avons envie de faire quelque chose, dit le premier.
– Quoi quelque chose ?
– Quelque chose ! N’importe quoi, nous amuser.
– Surtout, dit le deuxième, faire quelque chose.



Moscou, Kremlin, Place Rouge, Basile-le-Bienheureux, © L. Gigout, 1990
Sur la Place Rouge, la cathédrale Basile-le-Bienheureux, symbole de l'architecture traditionnelle russe.

Moscou, Kremlin, Place Rouge, Basile-le-Bienheureux, © L. Gigout, 1990


Moscou, Kremlin, Place Rouge, Mausolée de Lénine, © L. Gigout, 1990
Mausolée de Lénine.


Kremlin. Assis non loin de Lénine, j’observe les visiteurs. Un carillon égraine des notes claires enchevêtrées. Des militaires habillés d’uniformes verts aux galons dorés regardent passer les filles. Un gardien souffle dans son sifflet à roulette et sermonne les galopins s’aventurant sur les pelouses du sanctuaire du peuple soviétique que forme l’ensemble de la tour Spassky et son étoile rouge, la tour de l’Horloge et son énorme cloche, les palais et les trois cathédrales où venaient se prosterner les tsars et prier le peuple de Moscou. Plus loin, face à l’hôtel Rossia, des rebelles sont installés sous des tentes de fortune. Ils agitent des écriteaux et des livres-samizdats dans lesquels ils se proclament victimes du totalitarisme et exigent réparation. La place Rouge me semble petite et il n’y a pas de neige.


Moscou, Kremlin, Place Rouge, Basile-le-Bienheureux, © L. Gigout, 1990
Plus tard, Basile-le-Bienheureux, la nuit.


Moscou, rue Nikolskaya, © L. Gigout, 1990
Rue Nikolksaya. Arrière plan : la tour éponyme et les tours du Musée historique.

Moscou, Goum, © L. Gigout, 1990
"The" Goum (ГУМ).


Le Goum a beau être un super grand magasin, je n’ai pas trouvé d’appareil photo pour remplacer celui des deux que je trimballe avec moi qui est bloqué. Un moscovite francophone, lui-même en quête de pellicules couleur, m’a recommandé ce magasin près de la station de métro Sokolniki. Un magasin magnifique, avec une vitrine pourvue de superbes boîtiers. Hélas, le vendeur n’a plus rien en stock mais il connait des gens qui peuvent me dépanner.  
Vous avez de la chance, me dit le brave homme, ils sont justement dans les parages.
On me montre alors un boitier Zénith pour lequel il est exigé sept cents roubles (environ cent vingt dollars au change au noir selon mes calculs). Je leur demande de me convertir tout ça en dollars et m’apprête à négocier quand, au terme de leurs propres calculs, ils annoncent un montant de quarante dollars. Pas cher payé pour une telle pièce de musée.




Moscou, rue Arbat, © L. Gigout, 1990
Cordonnier, rue Arbat


Rue Arbat, le Saint-Germain-des-Prés de Moscou. Les Moscovites déambulent entre les marchandes de poupées gigognes, les musiciens, les peintres, les photographes et les diseurs de poèmes. Ils s’arrêtent pour prêter l’oreille à un orateur qui expose son plan pour réformer l’Union. Il fait soleil et une petite fraîcheur est bienvenue. Des marchands vendent pour quelques kopecks des glaces, de la citronnade et des saucisses grillées.


Moscou, rue Arbat, matriochka, © L. Gigout, 1990
La vendeuse de matriochkas.

Moscou, rue Arbat, © L. Gigout, 1990
Les troubadours de l'Arbat.
Moscou, rue Arbat, © L. Gigout, 1990

Moscou, rue Arbat, © L. Gigout, 1990

Moscou, rue Arbat, © L. Gigout, 1990
Le mur des poètes.

Moscou, rue Arbat, Viktor Tsoï, © L. Gigout, 1990
Dans une ruelle donnant sur l'Arbat.

Moscou, rue Arbat, Viktor Tsoï, © L. Gigout, 1990


Dimanche. Dans une ruelle donnant sur l’Arbat, un mur est couvert de graffiti célébrant la paix et la liberté. Des articles découpés dans les journaux et des photos sont collés sur le mur. Des poèmes sont gravés dans l’épaisseur du crépi. Ils rendent hommage à la mémoire du Chanteur. Une jeune fille s’active, va de groupe en groupe, surveille que les bougies placées au pied du mur ne s’éteignent pas. Elle a peut-être seize ans, l’air grave. Un militaire s’est approché. Il se tient devant l’affiche, la tête levée, les mains derrière le dos. La jeune fille s’approche de lui et lui demande de se décoiffer. Il s’exécute. Voyant que je cherche à percer le mystère du Chanteur, elle vient me parler de Lui. Il avait vingt-huit ans. Il chantait l’amour et la liberté. Il s’est tué dans un accident de voiture le 15 août dernier, jour de l’Assomption. « Here is the Song Wall, d’you understand ? » La jeune fille a une expression pensive. Elle porte un bandeau qui tient ses cheveux, une écharpe rouge, un blouson noir et un pantalon de treillis militaire. En la regardant, je me souviens du jeune garçon assis sur le parapet du pont Charles, à Prague. Je me dis qu’elle et lui font partie de la même famille.



Moscou, rue Arbat, Viktor Tsoï, © L. Gigout, 1990

Moscou, rue Arbat, Viktor Tsoï, © L. Gigout, 1990
Hommage au chanteur de rock Victor Tsoï, mort le 15 août dans un accident de voiture.


"Tsoi est plus porteur de sens auprès des jeunes que tout politicien, célébrité ou écrivain. C’est parce que Tsoi n’a jamais menti et n’a jamais retourné sa veste. Il était et resta lui-même. Vous ne pouvez pas ne pas le croire... Tsoi est le seul rockeur qui ne présente aucune différence entre son image et sa vie réelle, il vivait de la façon dont il chantait... Tsoi est le dernier héros du rock" écrira Russie.net le 15 août 2011.





Dans mon hôtel, je négocie avec la gardienne de l’étage pour le nettoyage de mon linge. Elle ne veut pas d’argent. Que pourrait-elle en faire, il n’y a rien à acheter, pas de viande, rien. Elle veut des cigarettes. Pas n’importe lesquelles : des Malboro. Avec des Malboro, on peut obtenir de la viande au marché noir. Dîné de caviar et d’une tranche de steak roulée sur des oignons frits arrosés d’un vin infect et d’une tasse de thé. Rencontré un Italien et deux Suisses, en transit avant d’aller chasser l’ours en Sibérie. Ils doivent prendre l’avion pour Irkoutsk d’où ils gagneront le cercle polaire. Qu’est-ce qu’on attend pour armer les ours afin qu’ils puissent se défendre à armes égales contre ces gibiers de potence ?