Contacter Louis Gigout

Lhassa (Tibet 2/5), novembre

Je viens de réveiller le garçon d’étage qui m’a rendu mon passeport. Dehors, la rue est large et la circulation dense, mêlant bus, taxis, camions, bicyclettes et Jeeps militaires. Beaucoup de Jeeps militaires. D’autres militaires se tiennent sur le bord de la route. Le meilleur moyen est de me fondre dans la masse. Je hèle un minibus bondé passant par là et je monte sans trop savoir où il va. Sur le sommet d’une petite colline se dresse un palais aux murs blancs resplendissant dans la lumière du soleil. Je devine le Potala, la résidence du dalaï-lama, siège des hautes autorités religieuses et politiques avant que les Chinois n’investissent le Tibet. J’aimerais tant voir Syracuse / Et le palais du Grand Lama... Lhassa, ville désirable, terre mystérieuse, oasis céleste. Alexandra David-Neel marcha pendant des mois, déguisée en mendiante, pour avoir le privilège d’être la première Occidentale à pénétrer dans la capitale interdite. 



Tibet, Lhassa, Dekyi Sharlam, © L. Gigout, 1990
Lhassa, rue Dekyi Sharlam, quartier chinois.


Tibet, Lhassa, Dekyi Sharlam, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Yak Hotel, © L. Gigout, 1990
Dans la cour de l'hôtel du Yak.

Tibet, Lhassa, Yak Hotel, © L. Gigout, 1990


Les femmes et les hommes me regardent avec une lueur de sympathie dans le regard, parfois un geste amical, l’esquisse d’un sourire. Je me perds dans les ruelles. Pour faire comprendre à un jeune garçon que je cherche un hôtel, je penche une tempe contre mes deux mains jointes. Il me répond en faisant des cornes avec ses mains sur le haut de sa tête et en courbant le buste en avant. Ma parole, le garnement se moque de moi ! Il m’entraîne à sa suite et me désigne un porche au-dessus duquel est suspendue la tête massive d’un yak. Yak Hôtel. Des chambres délicieuses et des balcons donnant sur une cour où des hommes travaillent à terminer un crépi. Un feu brûle et fume le long d’un mur noirci. Sur le toit des habitations voisines, les drapeaux de prières virevoltent sous le vent léger. Plus loin, j’aperçois des montagnes aux sommets enneigés. L’air sent l’altitude et le feu de bois. La qualité de cet air donne un curieux relief aux odeurs. Bien des années plus tard, je garderai la nostalgie furieuse de ces instants.



Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990
Le palais du Potala (XVIIe siècle), sur la colline de Marpari au cœur de Lhassa. Ancienne résidence des dalaï-lamas successifs (jusqu'à la fuite du 14e dalaï-lama à Dharamsala en Inde après le soulèvement tibétain de 1959.) Le palais est maintenant un musée de la République populaire de Chine et est inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO.

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990


Le palais du Potala est posé sur son rocher comme un mystère. Imbrications des murs qui ceignent un cœur pourpre et qui détachent d’un ciel très pur leurs couleurs blanches et topaze. Malgré ses allures de tour de Babel, il semble désert. Derrière le palais, les branches des arbres sont noueuses comme les mains des vieux Tibétains qui font tourner inlassablement les moulins à prières.


Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Potala, Palais Blanc, © L. Gigout, 1990
Le palais blanc. En haut, les appartements du Dalaï Lama (qu'il n'occupe pas).

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990
Cuivre repoussé, divinité, terrasse du Potala.

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990
Porte à l'intérieur du Potala.

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990
Chapelle derrière le Potala.

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990
Les arbres centenaires derrière le Potala.

Tibet, Lhassa, Potala, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, © L. Gigout, 1990
Quartier tibétain au pied du Potala.

Tibet, Lhassa, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, © L. Gigout, 1990


La femme me désigne une chaise. Elle m’offre du thé au beurre de yak et se met assise en face de moi. Elle me regarde sans me  parler. Je ne sais que lui dire. Comment le pourrais-je ? Elle finit par murmurer « Dalaï-lama... » en me montrant des images fixées au mur. Ses gestes et ses paroles expriment une profonde dévotion. Je sais qu’elle voudrait que je lui donne une photographie du dalaï-lama. Que, depuis l’exil forcé de celui-ci, le portrait du représentant d’Avalokiteshvara est sacré. Les Tibétains, à défaut de pouvoir vénérer le personnage réel, vénèrent son image. C’est une façon de le garder vivant dans son cœur et de préparer son retour.


Tibet, Lhassa, Lion des neiges, © L. Gigout, 1990
Ornement architectural figurant le lion des neiges, maison tibétaine à proximité du Potala.

Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990
Le temple du Jokhang, appelé aussi Tsuklakang, dont l’édification débuta en 639. Premier temple bouddhiste du Tibet, il est le cœur spirituel de Lhassa et le principal lieu de pèlerinage des Tibétains.

Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990
Pèlerins venus des campagnes à l'entrée du Jokhang.



Les fidèles se prosternent à l’entrée du temple, s’allongent de tout leur long en faisant glisser leurs mains et en posant leur front sur les pavés. Ils se relèvent, mains jointes au-dessus de leurs têtes, s’allongent à nouveau, et recommencent jusqu’à épuisement. Derrière eux, sur la place, se trouvent deux foyers de fumigation dans lesquels brûlent des fagots de genévrier. La fumée mêlée à l’air vif exalte. De l’intérieur du temple proviennent les odeurs suaves des offrandes : beurre et lait de yak, huiles et encens. Des moinillons hilares traversent d’un pas rapide la cour intérieure. Les fidèles attendent, formant une longue procession dans les coursives, avant de se prosterner devant l’autel central qui scintille de centaines de bougies.


Tibet, Lhassa, Jokhang, fumigation, © L. Gigout, 1990
Fumigations devant le Jokhang.

Tibet, Lhassa, Jokhang, fumigation, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, fumigation, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, fumigation, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, fumigation, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, Potala, Roue d'or, Dharma, © L. Gigout, 1990
Roue d'or de Dharma (loi universelle dans le bouddhisme) et le Potala en arrière plan.


Le Grand Temple, le Jokhang, est le centre historique et religieux de Lhassa. De la terrasse supérieure je peux voir la ville tout entière. Le Potala, sur sa "Montagne rouge" comme un château féodal, la ville chinoise à l’ouest, les quartiers tibétains, le réseau dense des petites rues entourant le temple. À côté des maisons tibétaines, aux boiseries peintes et ouvragées, la ville chinoise géométrique paraît sans âme.


Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990
Dans la cour intérieure du Jokhang.

Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, tibétaines, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, tibétaines, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Jokhang, © L. Gigout, 1990
Dans le Jokhang, le temple central ou Sanctuaire du Seigneur.

Tibet, Lhassa, Jokhang, dungchen, © L. Gigout, 1990
Moines jouant du dungchen (littéralement "tube du respect").

Tibet, Lhassa, Barkhor, dungchen, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, Barkhor, © L. Gigout, 1990
Le Barkhor, la rue de circumambulation qui tourne autour du Jokhang.


Autour du Grand Temple, la rue de circumambulation invite les fidèles à aller d’un autel à l’autre, guidés par la fumée des herbes odorantes. Le temple est considéré comme l’axe du monde, autour duquel évolue le  tournoiement jusqu’à ce que l’Illumination en arrête la rotation. La circumambulation est un des rites les plus universellement attesté. Les Arabes la pratiquent autour de la Ka’ba, les bouddhistes autour du stûpa, les Cambodgiens autour des maisons neuves, les évêques catholiques pratiquent la "circumvolubilipatibulation" autour de l’église qu’ils consacrent. Les Celtes l’utilisaient pour marquer leurs intentions pacifiques ou guerrières. Les derviches pratiquent le double tournoiement. La symbolique en est l’imitation des cycles astraux. La circumambulation permet de délimiter un centre afin d’assurer l’harmonie en adaptant les rythmes du microcosme à ceux du macrocosme. (Et moi je circumambule autour de qui, de quoi ?...) Des bonzes, crâne rasé, sont assis au milieu de la rue et psalmodient des litanies lancinantes. Un autre groupe souffle dans de longues trompes qui laissent échapper un râle haletant. Des militaires chinois, casqués et fusil en bandoulière, passent en rang serré. Ils marchent d’un pas rapide et ne semblent pas rassurés. Les Tibétains les ignorent, occupés qu’ils sont par le négoce et la prière.


Tibet, Lhassa, Barkhor, moulins à prières, © L. Gigout, 1990
Moulins à prières.

Tibet, Lhassa, Barkhor, moulins à prières, © L. Gigout, 1990


Les fidèles déposent leurs offrandes, continuent par le sanctuaire et vont caresser les cylindres de cuivre martelé des moulins à prières qui tournent sur leur axe en répétant toujours la même oraison. Le “hkhorlo” est censé contenir une formule énergétique ; en le mettant en mouvement, on établit le contact avec les dieux régissant l’univers. Les magiciens intercalent un fragment de crâne humain entre le manche et le corps du moulin. Le moulin renferme un texte sacré, un rouleau complet sur papier de genêt, ou la courte formule du joyau dans le lotus : « Aum ».


Tibet, Lhassa, Barkhor, © L. Gigout, 1990
Le Barkhor.

Tibet, Lhassa, Barkhor, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, © L. Gigout, 1990
Dans les rues du quartier tibétain.

Tibet, Lhassa, © L. Gigout, 1990

Tibet, Lhassa, tibétaine, © L. Gigout, 1990


Par l’entremise d’une charmante dame de l’hôtel, nous (les deux Californiens, le Suisse rencontrés à l'hôtel du Yak, moi-même) avons recruté un chauffeur et son véhicule. Objectif : joindre Khasa à la frontière sino-népalaise d’où nous gagnerons ensuite Katmandou. Le chauffeur s’appelle Phuntsok et son véhicule Beijing-Jeep. Ils ont le même âge, entre trente et quarante ans, difficile à dire. Si Phuntsok, calme et conciliant, semble en pleine possession de ses facultés, la Jeep, nous aurons l’occasion de le vérifier, bénéficie d’un moteur nerveux doté d’un mauvais caractère. La direction est lâche. Elle est meublée de deux banquettes. Sur le dessous de son châssis sont disposées quatre roues aux pneumatiques épuisées. Des hernies sont contenues par des bandes de cuir glissées entre la chambre à air et l’enveloppe. À la mémoire du moine indien Atisha, et aussi parce qu’il nous contiendra tous, nous baptisons aussitôt le véhicule “Grand Véhicule”. Cependant, craignant de le voir ne déceler dans notre hommage qu’une facile ironie risquant de le vexer et de le mettre dans l’idée d’engager des représailles, nous nous contenterons, à chaque fois qu’il sera nécessaire, de nommer le véhicule “Véhicule”.


Tibet, Lungma, véhicule, © L. Gigout, 1990
Le Véhicule, plus tard dans les environs de Lungma.