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Hong Kong, octobre




J’ai acheté Libération près du port. Il est daté du 10 octobre 1990 et il y est question d’un massacre à Jérusalem, du PCUS qui perd ses adhérents alors que l’économie soviétique rase les murs du Kremlin, de la colère de George H. W. Bush, de l’annonce d’un impôt écologique, de la crise du Golfe, de négociations en cours pour la revalorisation des salaires, d’un meeting raté de Walesa à Varsovie, d’affrontements à Vaulx-en-Velin entre jeunes beurs ingrats et forces de l’ordre altruistes, d’immolations d’étudiants en Inde qui protestent contre la décision du Premier Ministre de réserver 27% des emplois de la fonction publique aux basses castes. Je suis descendu au Chunking Mansions, sur Nathan Road, à deux pas du port. On y accède par un hall commercial dans lequel s’entassent les boutiques d’électronique et de fringues. Des ascenseurs conduisent à un ensemble de petits hôtels bon marché disséminés dans les dix-sept étages des différents blocs. Ils ont des noms de rêve – Princess Guest-house, New-Washington Guesthouse, New Hawaï Guest-house,... – mais leurs étoiles ont depuis belle lurette été bouffées par les rats. Les chambres, comptant jusque douze lits, ne sont pas spacieuses pour autant. Les lits superposables sont des échafaudages grinçants avec une planche pour sommier et une fine paillasse de mousse synthétique en guise de matelas. Il n’y a plus de carreaux aux fenêtres qui donnent sur une cour faisant office de vide-ordures. Cool.



Hong Kong, Kowloon, Nathan Road, © L. Gigout, 1990
Nathan Road à Kowloon.

Hong Kong, Kowloon, Nathan Road, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Kowloon, Nathan Road, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Kowloon, Musée de l'Espace, © L. Gigout, 1990
Façade du Musée de l'Espace.

Hong Kong, port Victoria, jonque, © L. Gigout, 1990
Petite jonque et grand ferry dans le port Victoria.

Hong Kong, Kowloon, port Victoria, jonque, © L. Gigout, 1990
Jonque de pêcheurs de retour de la Mer de Chine. Arrière plan : Kowloon et le Musée de l'Espace.

Hong Kong, port Victoria, jonque, © L. Gigout, 1990
Jonque et son remorqueur dans le port Victoria. Arrière plan : l'ïle de Hong Kong.

Hong Kong, Des Vœux Road, © L. Gigout, 1990
Épicerie dans Des Vœux Road (Hong Kong).

Hong Kong, Charter Garden, © L. Gigout, 1990
Charter Garden (Hong Kong). Cérémonie de "plantation" par les autorités britanniques locales en l’honneur de l’anniversaire de la reine, 90 ans tout rond aujourd’hui. "Le seul problème, avoue l’orateur en lissant sa moustache, a été de trouver un endroit où planter ces trois arbres."

Hong Kong, Statue Square, sir Thomas Jackson, Shanghai Banking Corporation, © L. Gigout, 1990
Statue Square, siège du Conseil législatif. De dos, statue de sir Thomas Jackson, ancien gouverneur de la Hongkong and Shanghai Banking Corporation. La finance qui nargue la justice.

Hong Kong, Victoria Peak, © L. Gigout, 1990
Immeubles de l'île de Hong Kong depuis le Victoria Peak. Arrière plan : Kowloon.


Les gratte-ciel bourdonnent jours et nuits de toutes les ailettes de leurs climatiseurs. Surgis sur une étroite bande de terre entre la colline et la rade dans la fièvre d’une éruption de boutons parallélépipédiques d’acier et de verre, ils sont d’un luxe ostentatoire. Leur univers aseptisé est à mille lieues des pavillons à toitures en échine de dragon et des petites rues encombrées de Shanghai. Ils ont la couleur de l’argent. L’immeuble de la Bank of Japan, en forme de lingot d’or, hisse sa façade dorée devant le continent plein de promesses. Tout en bas des immeubles, les avenues étroites sont encombrées par les limousines des chairmen, les cabriolets des yuppies et les autobus rouges à impériales nous véhiculant, quelques braves types et moi. Il n’y a pas de vélos. Ils gêneraient et feraient pauvres. Au niveau des premiers étages, les façades se compliquent d’une végétation au tropisme particulier dont les fleurs ne dévoilent toute leur splendeur qu’une fois la nuit tombée. Chambres avec vue pour nuits psychédéliques fluo. Les enseignes se livrent la guerre de l’espace. Hong Kong n’oublie pas qu’elle est asiatique. Les photons multicolores giclent dans l’air humide. Normal, pour l’emporium de l’électronique.



Hong Kong, Aberdeen, jonques, © L. Gigout, 1990
Port d'Aberdeen (sud-est de l'île).

Hong Kong, Aberdeen, jonques, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Aberdeen, jonques, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Aberdeen, jonques, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Aberdeen, jonques, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Aberdeen, calmars, jonques, © L. Gigout, 1990
Séchage de calmars.

Hong Kong, Aberdeen, calmars, jonques, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Macao, rue Sao Paulo, © L. Gigout, 1990
Macao, rue Sao Paulo.

Hong Kong, Macao, rue Sao Paulo, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Macao, Coloane, jonque, © L. Gigout, 1990
Chantier de jonques sur l'île Coloane (Macao).


La fabrique des jonques remonte au premier siècle de notre ère. La forme particulière de l’étambot de poupe permettait d’y fixer un gouvernail, chose qui n’a été faite en Europe qu’au XIe siècle. Les Chinois ne furent pas seulement les inventeurs des nouilles, de la poudre et du papier, ils furent également précurseurs dans les sciences de la navigation. Ils inventèrent la boussole, la transmirent aux Arabes qui la transmirent aux Européens. La marine de l’ancienne Chine utilisait déjà la force du vent alors que la marine occidentale utilisait encore celle des esclaves. Ce sont eux qui, dès le Ve siècle, inventèrent les navires à aube. Pourtant, à l’exception de Yongle, troisième empereur Ming, qui désigna un eunuque de la cour amiral d’une flotte de 70 vaisseaux et l’envoya en expédition dans l’océan Indien et la mer Rouge, les Chinois n’ont jamais cherché à explorer les autres continents. Le reste du monde ne les intéressait pas et le commerce avec l’extérieur était abandonné avec condescendance aux étrangers.



Hong Kong, Macao, coloane, rue Sao Paulo, chapelle de Saint-François Xavier, © L. Gigout, 1990
Macao/Coloane : chapelle de Saint-François Xavier.


Morceau de Portugal greffé sur la Chine méridionale, Macao a conservé ses immeubles avec des balcons que la végétation escalade, des grilles de fer forgé et des carreaux de faïence azurée qui recouvrent les murs des cours. Extravagantes pérégrinations que celles de l’azulejo. Né en Orient, au cœur de la Mésopotamie, au Ve siècle avant Jésus-Christ, il prit la forme d’une brique recouverte d’un décor de glaçure pour s’implanter au Proche-Orient avant de se diffuser vers l’Espagne chrétienne et musulmane et d’être propulsé ici, sur une île de l’Asie. Les couleurs sont bleues, ocre et sanguine, bues par le soleil. Il s’opère ici un étrange métissage entre les bouddhas souriants des temples kitch et les Christ crucifiés des églises baroques. Le tronc des caroubiers noue des formes sensuelles. Enfer du jeu, Macao ? Peut-être, mais je retiendrai d’elle le charme d’une cité assoupie, arrêtée dans l’histoire, de laquelle émane une sorte de langueur.



Hong Kong, Cheung Chau, temple Pak Tai, © L. Gigout, 1990
Dans le temple Pak Tai, île de Cheung Chau.


Le bateau met un peu plus d’une heure pour se rendre sur l’Île des Pêcheurs. Cheung Chau est l’une des deux cent trente-cinq îles composant les Nouveaux Territoires acquis à Hong Kong à la fin du XIXe siècle. Il n’y a pas de voitures et il y règne une paix paradisiaque. D’ailleurs elle ressemble à un petit Éden, avec sa profusion de végétation, ses oiseaux exotiques qui caquettent dans les caroubiers, la mer baignée de brume et les maisonnettes accrochées à la colline. Des sentiers en escaliers colimaçonnent. Le bourdonnement des jet-foils traçant sur l’océan de larges sillons d’écume sont là pour rappeler que Hong Kong et sa modernité arrogante ne sont pas loin. Assis sur un rocher, devant les grandes vagues du Pacifique qui se fracassent contre les coraux noirâtres, je me laisse facilement hypnotiser par les explosions en gerbes d’écume. Est-ce à cause de toutes ces heures d’itinérance, je suis pris par un étourdissement trouble dans lequel je sens poindre une dangereuse attirance. Puis mon attention se porte sur les rochers léchés par les vagues. Chaos et harmonie. Sentiment de toucher à quelque chose de fondamental sans savoir expliquer de quoi il s’agit.



Hong Kong, Cheung Chau, embruns et rochers, © L. Gigout, 1990
Embruns et rochers à Cheung Chau.

Hong Kong, Cheung Chau, embruns et rochers, © L. Gigout, 1990

Hong Kong, Cheung Chau, rochers, © L. Gigout, 1990