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Helsinky, septembre


Gdansk, Helsinky, Baltique, Pomérania, © L. Gigout, 1990
Le ferry Pomérania fait la ligne entre Gdansk Nowy Port et Helsinky.


Mer Baltique, quelque part au large du Golfe de Riga, dimanche. Le Pomérania file droit. La nuit est tombée. Par le hublot de la cabine, je scrute la mer. Des volcans jaillissent, crachant leur lave, soulevant des montagnes et creusant des gouffres aussitôt refermés. L’horizon se devine dans la ligne incertaine qui sépare le lavis du ciel nuageux et le noir d’encre de la mer. Parfois, une petite lumière, comme une étoile posée sur l’eau, joue. Nous sommes au large du golfe de Riga, ou bien aux environs de l’île de Saaremaa. Telle une femme se tordant de jouissance, la mer Baltique bouge avec nervosité son corps immense. Ce grand ferry me suscite une impression étrange. Les longs couloirs déserts, les ponts, les coursives et les passerelles où je peux circuler dans le vent et les embruns sans que quiconque se soucie de moi me font penser à un vaisseau fantôme. Un navire abandonné à la mer furieuse par des compagnies préoccupées par leur mutation soudaine. À l’heure du dîner, dans la vaste salle du restaurant, un orchestre jouait pour trois personnes. La lune dessine un large sillon vertical qui vient mourir dans l’écume levée par le bateau. Sur la plate-forme supérieure, près de la cheminée monumentale, je sens sous mes pieds vibrer le bâtiment. Je me rends sur le pont avant. Le vent souffle par rafales violentes m’obligeant à tenir fermement la rambarde. La mer m’appelle. Ses mains géantes se tendent vers moi en une supplication obstinée qui me donne le vertige. Je comprends quelles sont ces sirènes dont parlent les légendes. Il me semble les entendre me chanter leur beau chant désolé. La mer s’ouvre et ce sont elles, les âmes des Vikings morts, qui tendent vers moi leurs mains suppliantes. Le vent me pousse, je n’ai qu’à me laisser porter vers leur palais, mêler ma propre voix à leurs plaintes déchirées par le vent, m’abandonner au plaisir infini. 



Finlande, Helsinky, Hietalahti, © L. Gigout, 1990
Helsinky, le port, baie de Hietalahti.


Finlande, Helsinky, Choléra, © L. Gigout, 1990
Vente de poisson, bassin du Choléra, au bout de  l'esplanade. Ainsi nommé à cause d'un marin qui mourut du choléra sur son bateau, provoquant une grande émotion dans le port.

Finlande, Helsinky, Eteläesplanadi, säkkipilli, cornemuse findanlaise, © L. Gigout, 1990
Joueur de säkkipilli (cornemuse finlandaise) sur l'Eteläesplanadi.

Finlande, Helsinky, Aallottaria, nymphe, Viktor Jansson, © L. Gigout, 1990
Aallottaria (Nymphe d'eau), bronze de Viktor "Faffan" Jansson (1886-1958).


Ôtez-moi d’un doute, vous qui sans doute avez fréquenté les écoles. “Finlandiser” signifie bien jeter un froid, et c’est bien une extension imagée de l’expression “transformer en landes finnoises” ? Air frais d’automne, animé par un petit vent vif qui contient un mélange de végétation finissante et de mousses humides. Ambiance flûtée. Voilà qui me change de l’Europe de l’Est, de ses désordres, de ses langueurs et de son aspect négligé. Je retrouve ici le clinquant des galeries marchandes. Les vitrines sont illuminées et regorgent de marchandises de toutes origines. Les rues sont nettes, toilettées. Aucun grain ne manque au crépi des façades. Les passants sont bien habillés, bien peignés, blonds, le teint rose clair respirant la bonne santé. Il règne ici une sorte de convivialité givrée. En bas de l’Esplanade, près du marché, je vais me réchauffer dans le restaurant Esplanadikappeli. S’avançant sur la place, une estrade est fermée par des baies à petits carreaux. Les lumières vieillottes vaporisent des couleurs moirées. Elles donnent envie de s’asseoir dans un coin pour s’occuper avec méthode et tout le temps qu’il faut de quelques grandes blondes en faux col. Tout à l’heure, alors que je prenais une photo de la nymphe au poisson de Viktor Jansson, un employé s’est approché de moi armé d’un énorme balai. Massif et jovial, il m’a dit quelque chose dans sa langue ouralo-altaïque qui aurait, paraît-il, quelque affinité avec le japonais et le basque, ce que je me garderais bien de contester. Finlandisation ou pas, le taux de croissance est ici supérieur à celui du Japon et la vie à Helsinki est chère. Les hôtels sont hors de prix. Il serait facile d’aller faire un tour du côté du cercle polaire qui passe un peu plus au nord, mais c’est d’Est dont j’ai envie, encore plus d’Est, jusqu’à l’Orient. “La promesse d’une joie mystérieuse”, comme l’écrivait en 1898 Joseph Conrad.





Finlande, Helsinky, Chemins de fer soviétiques,CЖД, © L. Gigout, 1990
Voiture restaurant des Chemins de Fer Soviétiques (CЖД) du tain Helsinky-Léningrad.

Finlande, Helsinky, locomotive, VR-Yhtymä Oy, © L. Gigout, 1990
Locomotive finnoise de la VR-Yhtymä Oy.