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Espagne, mai


Cadix


C’est une petite ville, une presque-ville, à l’extrémité d’un isthme, bizarrement surnommée "Petite tasse d’argent". Elle est l’angle d’un doigt que l’Andalousie pointe vers l’Atlantique, lieu de rencontre entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.


Cadix, Cathédrale Santa Cruz, © L. Gigout, 1991
Cathédrale de Santa Cruz.

Cadix, © L. Gigout, 1991
Cadix, © L. Gigout, 1991
Instant aérien.

Cadix, © L. Gigout, 1991
Une petite place, rue Saint-François-Xavier.


Alors que les hommes se pressent dans les cafés et devant les guichets du loto, les femmes vont dans les églises. Elles glissent des pièces de vingt-cinq pesetas dans des bougies électriques qui s’allument pour cinq minutes. Massifs, les ornements liturgiques sont d’une impitoyable dureté. Visages de souffrance et d’expiation. Têtes de Christ transpercées d’épines ensanglantées, visages de Vierge aux larmes scintillantes, apôtres prostrés dont le corps amaigri forme des angles saillants saupoudrés d’un or terne. Les femmes sont vêtues de batiste mate qui leur donne une allure de mariées de la mort. Leur voile semble vouloir absorber l’être pour l’introduire au monde lunaire. Peintures de Murillo et du Gréco. Retables baroques. Je me rappelle les églises de Pondichéry et leurs couleurs lumineuses, comme elles étaient belles, apaisantes, pleines de cantiques enchanteurs.


Séville

La nouvelle gare Santa-Justa, ultramoderne, n’est pas encore achevée. Elle est grande comme un palais et sent le béton frais. Les verrières monumentales sont impeccables, les portes vitrées coulissent dans un souffle discret. Les haut-parleurs diffusent une soupe de musique classique remixée pop et de rock de chambre. (Impossible, bientôt, où qu’on aille, d’y échapper. Partout, de Shanghai à Anchorage, la musique sera identique et obligatoire !) Tout, bien propre, aseptisé et automatique ! Je me souviens de la gare Lichtenberg, à Berlin, et de ses tribus échouées. Deux mondes déjà. La ville est traversée par le Guadalquivir qui roule son eau grise.





Séville, © L. Gigout, 1991
Séville, fashion week.


Confusion du retour. L’angoisse se mêle à l’excitation. Me pardonnera-t-elle, la belle Andalouse, d’être un aussi piètre visiteur ? Un visiteur qui n’a pas la tête à ses charmes mariant Orient et Occident alors que, depuis les Phéniciens, les hordes tantôt barbares, tantôt civilisatrices, se sont succédées pour sa beauté. Les Arabes, séduits, sont venus développer pour elle une civilisation brillante qui atteignit son apogée au IXe siècle. Une culture porteuse d’idées telles que la philosophie politique, le laïcisme et le rationalisme réformateur, à des lustres des intégrismes de toutes confessions qui font grand tapage aujourd’hui.


Séville, © L. Gigout, 1991
Travaux pour l'exposition universelle de 1992.

Séville, © L. Gigout, 1991

Séville, Palais de l’Archevêque, © L. Gigout, 1991
La porte du Palais de l’Archevêque.

Séville, © L. Gigout, 1991
Place du Triomphe.

Séville, Giralda, cathédrale, © L. Gigout, 1991
La cathédrale Notre dame du Siège et la Giralda, l'ancien minaret de la Grande Mosquée almohade.

Séville, © L. Gigout, 1991
Au théâtre ce soir : Matrimonio bien avenido de Fernan Caballero.

Séville, © L. Gigout, 1991
Maisons sévillanes.

Séville, © L. Gigout, 1991

Séville, © L. Gigout, 1991

Séville, © L. Gigout, 1991
Ponts sévillans sur le Guadalquivir.
Séville, © L. Gigout, 1991



Madrid

Madrid, mardi. Large, rouge et blanc, les sièges sont disposés dans le sens longitudinal. Les tunnels, les quais, les usagers qui se bousculent. Metropolitano. Je n'ai pas de courrier en poste restante et le ciel de Madrid est couvert. Le Parque del Retiro est plein de touristes français, collégiens en voyage de fin d’année s’égaillant par petits groupes dans les allées. Des amoureux s’embrassent au bord de l’eau du bassin, au pied du monument érigé à la gloire d’Alphonse XII. Les joueurs de flamenco côtoient les tireuses de cartes et les liseuses des lignes de la main. Dans les cafés, les jambons sont suspendus par dizaines derrière le bar. Je frissonne de froid. Le soir, dans la Gran-Via, je regarde avec indifférence les vitrines des grands magasins, les affiches des cinémas, les enseignes des tascas et les néons des fast-foods. Tout est à sa place. Les vigiles veillent. Pas de petits marchands de pacotille, d’épices ou de beignets sur le trottoir, ni de musiciens de rue. La ville se prend au sérieux. Que se passe-t-il le soir, dans les ruelles madrilènes, dans ses bars ? Où se réunissent les "gatos", comme se plaisent à se nommer eux-mêmes les hommes de la nuit madrilène ? Je prends peu de photos. Je suis pressé de rentrer à la maison et je redoute ce retour.



Madrid,  Parque del Retiro, © L. Gigout, 1991
Parque del Retiro.



Heureusement, il y a le Prado. Copertina per volume osra, de Joan Miro. Un gnome bonasse à l’oeil rouge retient un parapluie malmené par le vent, tandis que sa chevelure est entraînée dans une maculation qui transforme la bonhomie de quatorze-juillet en un délire schizophrène. Sous la facétie de surface se cache l’inquiétant balbutiement de la matière, rhizome en dérive dans l’antique amnios. Non moins trouble sous ses airs angéliques et singuliers, Le Jardin des Délices, peint quatre siècles plus tôt par Jérôme Bosch, si fini et si florissant, avec sa vision de paradis baroque et farceur à l’opposé de ce qui semblent ratures approximatives de Miro. Je n’arrive à me libérer ni de l’un ni de l’autre. Et, quand je ferme les yeux, les deux œuvres se liguent entre elles et me poursuivent, loufoques farfadets cherchant de leurs assauts drolatiques à me conduire dans l’enfer de mes propres épouvantes, où je retrouve Goya et son romantisme monstrueux. Noir, blanc, gris profond. L’histoire adhère à pleine peau, à pleine chair écartelée. Au centre, un cheval expire, redresse la tête, jette un cri de douleur. Visages grimés d’effroi. La clameur jaillit de la toile et Guernica devient une œuvre d’art. À gauche, le taureau, Minotaure cruel et froid, obscur. « La peinture, disait Picasso, est un instrument de guerre qu’il faut brandir contre la barbarie et l’ignorance. »