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de Xining à Lhassa (Tibet 1/5), novembre


Carte du Tibet, © Openstreetmap.


Xining-Dulan. Katharina-Brunhild est avec moi. Curieusement, elle ne semble pas prendre un grand plaisir à ce voyage. C’est à se demander ce qu’elle est venue faire ici. Elle se plaint de tout, du froid, de l’inconfort, des archaïsmes et de ma rudesse envers elle. Elle qui parle quelques mots de chinois, me laisse toujours me dépatouiller seul avec les autochtones. Nous avons quitté Xining par un froid sibérien après avoir déjeuné d’une délicieuse soupe aux nouilles enrichie de légumes et de viande. J’ai installé les bagages de Katharina et les miens sur la galerie de l’autocar, les arrimant tant bien que mal à un filet de grosses cordes. Katharina me regardait faire d’un oeil soupçonneux. Les passagers ont le teint cuivré de ceux qui vivent en altitude et revêtent d’épaisses redingotes. Après une première escalade entre les montagnes arrondies, à la végétation rare et rase, nous avons longé le Koukounoor. Je savais que quelque chose avec un nom comme ça existait quelque part. Je savais sans doute aussi que j’irais un jour y voir de plus près. Voilà qui est chose faite ! Le nom est d’origine mongole. Les Chinois le désignent sous le nom de Qinhaï, comme la province. Il forme une grande étendue plane au bleu profond, posée sur le plateau étale en marge duquel les montagnes aux sommets blancs découpent leur silhouette dans un ciel d’un bleu plus clair. 


Qinhaï, Xining, Golmud, © L. Gigout, 1990
Entre Xining et Golmud (Qinhaï).

Qinhaï, Xining, Golmud, Koukounor, © L. Gigout, 1990
La route entre Xining et Golmud. On devine le lac Qinhaï (Koukounoor).

Qinhaï, Xining, Golmud,koukounor, © L. Gigout, 1990



Sur le versant des montagnes, les pasteurs mongols gardent les troupeaux de yacks à poils noirs tachés de blanc. Les yourtes, arrimées par des cordages, ont la couleur des troupeaux et ressemblent à de gros insectes frémissants. Le revêtement de la piste est plissé comme de la tôle ondulée. Notre autocar vibre et ses tôles disjointes claquent. Les courants d’air glacés et notre immobilité contrainte font de nous des scarabées recroquevillés à l’intérieur de leur coque. Nous soufflons sur nos doigts et nous tapons du pied pour nous réchauffer.

Treize heures. Arrêt dans un village pour y déjeuner d’une soupe brûlante. De part et d’autre de la rue centrale sont disposés quelques restaurants tenus par des musulmans. Encore engourdis par le froid, nous prenons place autour d’un fourneau à tourbe sur lequel nous disposons nos bols. Nous gagnons en altitude. À trois mille mètres, l’air est pur et glacé. Nos respirations se font plus profondes. Nous voyons parfois des chameaux, des troupeaux de moutons et des chevaux sauvages. Les montagnes, le ciel, le soleil éclatant, les bergers et leurs troupeaux, les villages caméléons, composent un paysage dépouillé et étrange, d’une beauté douloureuse. Puis, au fur et à mesure de notre progression vers le haut plateau, toute vie disparaît. Il ne reste qu’un désert de monts pelés dans les corridors desquels un vent glacial fait vibrer les rares herbes blanches. Des filets d’eau pris par les glaces nous suivent. À la tombée de la nuit, nous arrivons à Dulan, petite ville étape sur la route de Golmud. Nous trouvons refuge dans un lugwane, hôtel-relais d’un confort sommaire réservé aux voyageurs de passage. Notre chambre donne sur une cour intérieure. Les toilettes sont dans un hangar obscur, simples trous creusés dans la terre. Nous dînons avec les autres passagers de nouilles gélatineuses, de légumes frits et de viande de yak. Katharina, vêtue d’un blouson léger, grelotte tant qu’elle peut. Le Colonel lui prête sa gigantesque capote et nous accompagne dans notre chambre. Grand seigneur, il se met en devoir d’apprêter notre lit, d’aller chercher du combustible et d’allumer le poêle. De quoi se mêle-t-il, celui-là ? Croit-il que je sois incapable d’allumer un feu ? Devant la bienveillance paternelle du militaire, je reviens vite à un jugement plus favorable et je suggère à Katharina que nous lui demandions de nous conseiller quant à la meilleure façon de nous rendre à Lhassa. Elle me regarde comme si je venais de dire une énormité. « Pas question de parler à qui que ce soit ! Surtout à un militaire chinois ! Du bist schrrrecklich blöd !... » Tu parles, ma jolie ! Parce que tu t’imagines peut-être que ceux qui nous voient ici, sur la route de Golmud et de Lhassa, pensent que nous sommes là pour leur belle région ? Ces plaines caillouteuses parcourues par un vent glacial à couper le souffle ? Ou pour la gastronomie, peut-être ? Pour profiter du confort de l’hôtellerie locale ? Et pourquoi pas une lune de miel ? « Schrrrecklich blöd yourself ! » 
De Dulan à Golmud, lundi 12 novembre 1990. Six heures. Lever glacial. Nous nous habillons comme nous pouvons, doublant la plupart de nos vêtements. Dans la nuit, nous avons eu un étrange visiteur. Un homme est venu gratter à notre porte jusqu’à ce que je vienne lui ouvrir. Une ombre en uniforme vert a prononcé quelques mots auxquels je n’ai rien compris. Après avoir jeté un coup d’œil dans la pièce, fixé longuement le lit où faisait semblant de dormir Katharina, il s’en est allé. Ce matin, une musique claironnante diffusée par haut-parleur nous a tirés du sommeil. Cet hôtel, avec les chambres spartiates disposées autour d’une cour de terre battue, n’est rien d’autre qu’un camp militaire.

Nous arrivons enfin à une cité perdue, quelques maisons basses et grises, traversée par des avenues géométriques. Golmud, ville sinistre au bout du désert. Nous suivons dans leur hôtel-relais trois jeunes Tibétains se rendant à Lhassa. Sur le parking de cet hôtel, nous apprennent-ils, stationnent les autocars et les camions en route pour le Tibet. Eux-mêmes partiront dès demain matin. Quand nous les sollicitons pour que nous les accompagnions, ils prennent une expression embarrassée.





Qinhaï, Golmud, billiard, © L. Gigout, 1990
Parties de billard américain à Golmud.

Qinhaï, Golmud, Xizhang road, © L. Gigout, 1990
Cavalier dans Xizhang road.


À Golmud, il n’y a pas encore de train mais il y a déjà une gare et un Restaurant de la Gare. Le soir, en revenant de dîner, nous suivons une longue avenue plongée dans l’obscurité. Les passants sont rares, quelques bicyclettes sans lumière s’empressent, chaînes plaintives. Une Jeep s’engage derrière nous, un seul phare allumé. Elle s’arrête à notre hauteur. Un militaire nous apostrophe. À tout hasard, je réponds « Lugwane ! » en désignant, en haut de la rue, notre hôtel. Le chauffeur claque sa portière, avance de quelques mètres et cale son moteur. Il demeure là, feux éteints. Nous le dépassons en regardant droit devant nous et nous continuons notre chemin sans nous retourner. Plus tard, nous l’entendons redémarrer. Il fait demi-tour et disparaît. Nous ne soufflons mot.


Le Monde des 2 et 3 juillet 2006.


Golmud, jeudi. Golmud, ville sinistre au bout du désert, bis repetita. Le désert pousse ses cendres jusqu’au centre de la ville et le balai incessant des camions soulève sur l’unique route des nuages ne se dissipant qu’une fois la nuit tombée. On y voit trop le vert des uniformes. Les maisons d’habitation sont disposées en retrait de la rue. Le large usoir permet de circuler avec aisance. Les rues et le marché ne sont guère fréquentés. Ville laide et sans intérêt, dit le guide. Mais le charme de la ville se trouve dans les petits restaurants, ceux de la rue Jinfen et de la rue Kunlun. Le centre de la pièce est occupé par un poêle imposant autour duquel font cercle les consommateurs. Le froid rapproche les hommes autour des feux, dans cet endroit du bout du monde, à plus de quatre mille mètres d’altitude, ce pays de cailloux et de sel. Un pays d’onagres et de gazelles. Derrière la porte ouvrant sur la rue Kunlun, une épaisse tenture taillée dans une toile matelassée est tendue. Elle empêche le froid de s’engouffrer lorsque nous entrons. Les murs chaulés ne sont pas d’aplomb. Le plafond est doublé d’une bâche recouverte de peinture blanche que les fumées du poêle ont transformée en un brun laiteux et que la sécheresse de l’air craquelle. Le sol est en béton. Une bicyclette est appuyée contre un mur. Une image punaisée représente une montagne, des arbres et des cascades d’eau. C’est ici que nous venons dîner tous les soirs. Le restaurant est fréquenté par les camionneurs et les ouvriers des garages. Les cuisiniers et les serveurs viennent s’asseoir avec nous et nous approvisionnent en thé, ici très parfumé et légèrement poivré. Il est servi dans de grandes tasses de porcelaine munies d’un couvercle, disposées sur la plaque de fonte du poêle central. Son arôme particulier lui vient des graines de cardamome et du sucre candi. Les hommes enveloppent la tasse de leurs mains pour les réchauffer. Ils soulèvent le couvercle de porcelaine, aspirent deux rapides gorgées, remettent un peu d’eau chaude tirée d’une bouilloire gardée sur le poêle et referment la tasse. Une partie de la pièce est isolée par un comptoir bas derrière lequel mijotent des soupes fumantes.



Qinhaï, Golmud, chameaux, © L. Gigout, 1990
Chameaux tibétains.


Qinhaï, Golmud, chameaux, © L. Gigout, 1990

Qinhaï, Golmud, chameaux, © L. Gigout, 1990

Qinhaï, Golmud, chameaux, © L. Gigout, 1990

Qinhaï, Golmud, chameaux, © L. Gigout, 1990





La question de savoir comment nous rendre à Lhassa est devenue obsédante. Les camionneurs ne veulent rien savoir et il n’y a pas moyen de prendre l’autocar sans un permis qui semble impossible à obtenir. Je décide de me rendre de nouveau au Bureau de la Sécurité. C’est un local sévère composé d’un bureau et d’une minuscule salle d’attente. La première fois, ils étaient deux. Un homme et une femme, assez jeunes. Cette fois-ci, la femme est seule. C’est mieux. J’entre, un peu gauche, en essayant de composer un sourire aimable et une expression ennuyée.
– Bonjour. C’est encore moi. Je voudrais toujours aller à Lhassa.
– Cela n’est pas possible.
– Ecoutez, c’est très important.
– Allez avec le CITS.
– C’est beaucoup trop cher. C’est bon pour les riches capitalistes occidentaux. Je n’ai pas beaucoup d’argent.
– ...
– Faites-moi un permis.
– Cela n’est pas possible. Il n’y a pas de permis.
– Soyez sympa quoi.
– ...
– Ecoutez, c’est la première fois que je viens en Chine. Et il faut que je passe par le Tibet.
– Cela n’est pas possible. Partez maintenant.
– Non.
– Vous ne pouvez pas rester !
– Aidez-moi.
– Je ne peux pas.
– Cela fait quinze jours que je suis ici, à tourner en rond. Les camionneurs ne veulent pas. Avec un simple papier de vous, tout serait réglé.
– ...
– Je ne bougerai pas d’ici.
– Je vous ferai mettre en prison. Vous serez bien avancé.
– Vous ne ferez pas ça.
– Pourquoi ?
– Parce que vous avez de jolis yeux.
– ...
– Comment comptez-vous faire ?
– Faire quoi ?
– J’ai voyagé jusqu’ici sans encombre. En Europe de l’Est, en Union Soviétique et cela fait deux mois que je suis en Chine. Tout s’est toujours bien passé et il faut que j’arrive ici, à Golmud, pour qu’on me traite comme un voyou. Regardez-moi. Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un capable de mettre la Chine en péril ? J’ai tellement aimé votre pays, ne me décevez pas...
– Oh ! Vous êtes terrible !... Il y a peut-être un moyen. Je ne peux pas vous faire un permis. Seule la PSB de Lhassa le peut. Croyez-moi. Et elle ne le fait que pour les voyageurs passant par l’agence. Mais peut-être auriez-vous envie de visiter les sources du Huanghe ?
– C’est quoi d’ça ? C’est au Tibet ?
– Le Fleuve Jaune. Il prend ses sources à Tuotuo Heyan, à la rivière Tuotuo, sur le versant de la montagne de Geladandong. C’est un peu avant la frontière entre le Qinhaï et le Tibet, à 6621 mètres d'altitude. Je peux vous faire un permis pour aller là-bas. Tuotuo Heyan se trouve sur la route de Lhassa. Cela vous permettra de prendre l’autocar. Une fois arrivé, essayez de discuter avec le chauffeur. Dites-lui que vous voulez aller à Lhassa.
– À 6000 combien avez-vous dit ?
– 6621.
– Et si le chauffeur refuse ?
– Maintenant il fait froid pendant la nuit.
– J’ai remarqué, merci.
– Il y a moins de contrôles quand il fait froid.
– Vous savez quoi ?
– Oui ?
– J’ai envie de vous embrasser.
– Restez où vous êtes ! Je vais vous faire votre permis. 



Qinhaï, Golmud, Tuotuo Heyan, © L. Gigout, 1990
Pause déjeuner entre Golmud et Tuotuo Heyan.


Laissant derrière nous le plateau, nous gagnons encore en altitude en passant quelques cols entre des montagnes désertiques de roches désagrégées et de loess raviné. Nul animal, nul végétal, hormis quelques touffes d’épines harcelées par le vent. L’air devient encore moins dense et le froid encore plus vif. Les sommets se couvrent de neige. Les minces cours d’eau sont figés. Notre autocar avance tout vibrant sur une route qui n’est que creux et bosses, gangrenée par les effets conjugués du gel, du soleil, du soubassement friable et des brutalités des camions trop chargés. Il arrive que leur cargaison chancelante finisse par s’éparpiller sur la piste. Notre véhicule semble recevoir une volée de bois vert de la part de quelque géant hargneux qui protège ces contrées. Les fenêtres coulissantes coulissent toutes seules, les tôles claquent et les secousses nous projettent hors de nos sièges. Le chauffeur s’ingénie à réduire les conséquences de l’état de la chaussée tout en maintenant une vélocité de bon aloi. Il sollicite vigoureusement la direction pour éviter les nids de poules et les fondrières. Je sens mes os se déboîter. J’envie la stéatopygie brunhildienne, ce bouclier mafflu judicieusement réparti aux endroits les plus exposés. Le chauffeur sait qu’il roule sur la plus haute route du monde. Il sait que cela le met au-dessus des considérations vulgaires. Que cela lui confère, par exemple, le droit de couper le moteur dans les descentes et d’entreprendre des dépassements interminables quand bien même il y a des côtes et des virages.

Dix-neuf heures. Nous arrivons à Tuotuo Heyan, notre destination. Le chauffeur se tourne vers nous et dit quelque chose en chinois. Le car est arrêté dans un village dont les quelques maisons sombres sont disposées le long de la route. Il fait noir et froid. Le patelin est loin d’être excitant mais c’est là que nous devons descendre car nous sommes des touristes et nous sommes venus pour visiter. Il se déroule alors une scène étrange. Tous les passagers descendent. L’autocar vide s’avance jusqu’au sommet d’une petite côte et s’arrête à nouveau. Le chauffeur disparaît. Quelques instants plus tard, il réapparaît pour inviter les passagers continuant jusque Lhassa à regagner leurs places. Me souvenant du conseil de la jeune femme de la PSB, je vais lui parler. En l’occurrence, lui dire « Moi je... », en me touchant la poitrine, « ...Lhassa », en montrant le véhicule. Le chauffeur hésite. Il regarde les passagers qui demeurent impassibles. Finalement, il me fait signe de reprendre mes affaires et de monter. Le moteur tourne déjà. Je dévale la petite côte et trouve Katharina et Ruthe (voyageuse apparue à Golmud) installées tranquillement à boire du thé, les fesses calées contre un gros fourneau. Je les embarque. Je me charge de leurs bagages et nous regagnons l’autocar. À mi-côte, je n’en puis plus. J’aspire de grandes bouffées d’air glacé et je m’étouffe. Que se passe-t-il ? Un coup de vieux, déjà ? Il me vient à l’esprit que nous sommes à plus de 6600 mètres d’altitude et je m’efforce de continuer de marcher sans précipitation. À nouveau dans le car, le chauffeur précise : il vous en coûtera un supplément de cent yuans.

Nous nous arrêtons quelques kilomètres plus loin pour passer la nuit à Tanggula Shankou, juste avant la frontière du Tibet. Katharina et Ruthe partagent une chambre avec deux autres femmes. Je partage la mienne avec quatre hommes. La chambre est chauffée par une bougie qui tient lieu également d’éclairage. Nous nous empressons de nous glisser tout habillés sous des épaisseurs de couvertures. Nuit étrange, difficile, pleine des trépidations de l’autocar qui n’en finissent pas de se continuer. J’entends dehors le vent glacial qui balaie la route en soulevant la poussière. Je cherche à adapter ma respiration. Respirations courtes et rapides ou aspirations lentes et profondes, dans les deux cas, l’air est comme du feu.

Dix-sept heures. Nous atteignons un gros village à la croisée des routes. Le chauffeur arrête son véhicule. Il se tourne vers nous, prononce quelques mots et désigne la portière. Les passagers nous regardent. Il apparaît que nous sommes arrivés. Ce n’est pas vraiment encore tout à fait Lhassa mais le chauffeur ne nous conduira pas plus loin qu’ici. Et ici, c’est Yanbajing, à soixante-dix kilomètres avant la capitale. Katharina et Ruthe se sont déjà résignées. Je n’ai pas envie de les imiter. Nous nous étions mis d’accord avec le chauffeur pour qu’il nous conduise jusqu’à Lhassa. Je reste assis, indifférent à ses gesticulations. Parmi les passagers se trouve un homme en uniforme, marmoréen. Il ne bronche pas mais ses yeux parlent à sa place : « Étranger, qui es-tu pour exiger de la sorte ? Un barbare, oui ! Si nos autorités chinoises te mettent la main dessus, toi, tu ne risques rien. Mais sais-tu ce qu’il risque, celui qui t’a rendu service ? » Alors que le chauffeur semble s’être résigné à ma présence et qu’il relance le moteur, je me saisis de mes bagages et je descends.

Yanbajing est un village gris. Quelques maisons, trois auberges et de la poussière. Plus bas, devant l’une des auberges, j’avise deux camions et un bus qui stationnent. J'ai décidé de continuer seul vers Lhassa alors que les deux filles préfèrent aller directement au monastère de Shalu. Je pousse la porte de l'auberge. D’un coup, les regards se tournent vers moi. Un extraterrestre, voilà sans doute ce qu’ils pensent. Et je n’ai plus qu’à me mettre à parler français pour qu’ils en soient définitivement convaincus. Cependant, curieux et conciliants, ils m’invitent à me joindre à eux et m’offrent de prendre un verre. Sol en terre battue, foyer central, fumées, murs de grosses pierres brutes. Aucune fenêtre ne permet de voir le jour. Les hommes sont emmitouflés dans de grosses capotes et ils ont gardé leur chapeau sur la tête. Une lampe à huile, petite flamme vacillante, est posée sur la table. Une femme, les cheveux pris dans une coiffe de fils retenus par des pierres d’ambres, dépose un bol devant moi. D’une jarre, elle tire un liquide pâle et troublé. Par gestes, les hommes m’incitent à boire. Quand ils disent « Tchang ! », je réponds «
Tchin ! » J’apprendrai que plus tard que tchang est le nom de la bière locale. Je commence à boire à petites gorgées. La femme est restée à côté de moi. Les hommes me regardent et m’encouragent. Je vide le reste de mon bol en retenant une grimace et je fais signe à la femme de servir une tournée générale. Je suis des leurs. Après quelques bols supplémentaires, j’entreprends de leur expliquer ce qui m’amène. Ils parlent entre eux. Un jeune Tibétain aux cheveux longs et au visage pointu mène la discussion en me jetant des regards complices. La femme remplit la jarre à un jerrican pour nous permettre de vider les bols de tchang indispensables au règlement de notre affaire. Le jeune Tibétain me serre la main. Ils me déposeront à Lhassa ce soir même. Non, ils ne veulent pas d’argent. Ils sont en autobus. Il semble qu’il s’agit d’un bus de ramassage et qu’ils sont les ouvriers d’une quelconque entreprise.

Il fait nuit. Nous roulons dans une vallée étroite sur une route en lacets. La visibilité est médiocre. Au cours d’un dépassement, nous accrochons un camion. Discussions vives. Il n’y a pas de gros dégâts. Nous pouvons repartir une fois que tout le monde a exprimé son point de vue. Vingt-trois heures. Nuit d’encre. Apparaissent, faiblement éclairés, des bâtiments industriels, des entrepôts, un camp militaire. Le chauffeur arrête son bus sur le bas-côté et me fait signe de descendre. « Lhassa ! » dit-il. Il n’y a rien que des constructions noires aux murs borgnes. Le bus est reparti. Je me sens plus étranger que jamais, fatigué. Je rêve d’un bain chaud et d’une chambre confortable. Un lit avec des draps blancs lavés de frais et repassés. On me tire par la manche. Un homme descendu en même temps que moi m’entraîne dans un hôtel se trouvant juste là, au fond d’une cour entourée d’une enceinte. Quelques instants plus tard, je suis dans une chambre. L’endroit est lugubre. Où suis-je exactement ? N’ai-je pas été imprudent en laissant mon passeport au garçon d’étage ? Ne va-t-il pas prévenir la police qui va venir me tirer du lit d’un instant à l’autre ?...



Article de Roger-Pol Droit paru dans Le Monde du 9 mars 2001.

Fascicule édité par le gouvernement Chinois à destination des touristes francophones.