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Cracovie, août

Cracovie, Rynek Główny, Place du Marché, © L. Gigout, 1990
Cracovie, Rynek Główny, la place du Marché principal.

Cracovie, Rynek Główny, Place du Marché, fleuriste, © L. Gigout, 1990


Mardi 21 août 1990. Je me réchauffe les doigts en savourant un grand cappuccino. La banquette est moelleuse, de ce café profond baigné d’une pénombre propice aux chuchotements. Cela est bien. Un insolent élèverait la voix, il se ferait illico rabrouer et reconduire par la gardienne de ce bel ordre feutré, grande femme charpentée et autoritaire. Aux commandes d’une machine aux leviers et boutons compliqués, elle délivre des petits carrés de papier imprimés. Chaque table est fleurie d’un chrysanthème lie-de-vin. Le plafond est haut, plein d’oiseaux occupés à une furieuse danse en rond autour d’un lustre imposant. Les murs sont pourvus de miroirs hexagonaux renvoyant des lueurs mordorées. Enfoncés dans les banquettes, accoudés aux tables de marbre émeraude, les convives s’observent en méditant ou en échangeant les mots culbutés de leur langue. Où suis-je  ? Nulle part, répondrait Alfred Jarry. Kawarnia Europeïska, quelque part en Pologne. Les serveuses vont et viennent dans un froufroutement mêlé de cliquetis. L’une, à l’allure d’une institutrice (je veux dire, de mon institutrice, qui était immensément grande, brune et mystérieuse, et auprès de laquelle je venais me glisser pour la prière du matin), s’efforce de comprendre ma commande tout en la traduisant simultanément, par esprit pédagogique. Mais c’est à l’autre que je préfère m’adresser pour lui susurrer avec délice : « Barszcz… » Au lieu du breuvage attendu, elle dépose devant moi une omelette au jambon accompagnée d’une noix de beurre. C’est comme elle veut. La vie s’intériorise. Un impatient franchit le seuil, s’installe droit comme un i et tapote du bout des doigts sur le rebord de sa table en regardant nerveusement autour de lui. Il ne doit pas être d’ici. Loin de souscrire à son impatience, le service se fait plus lymphatique. L’institutrice fait semblant de ne pas le voir et celle qui m’agrée bien arrange un bouquet et corrige les plis d’une nappe. L’homme pressé pourrait se faire une raison et expulser lentement l’air de ses poumons. Mais il n’attendra pas. Refusant de se plier au flegme de ces dames, il préférera partir. Quant à moi, que rien ni personne n’attend, je reste dans ce café de Cracovie. Dans les confidences murmurées, les arômes, les odeurs de feutrine lustrée, les reflets des marbres polis et des porcelaines aux couleurs de capucines anémiées.



Cracovie, Rynek Główny, Place du Marché, Adam Mickiewicz, © L. Gigout, 1990
Le momument à Adam Mickiewicz, Rynek Główny.


Sur Rynek-Glowny, Adam Mickiewicz dresse sa stature de grand seigneur. Le monument fut élevé deux années après la mort du poète romantique qui, au moment du soulèvement contre les Russes en 1830, dut émigrer. Il s’installa à Paris avec Chopin et Marie Curie. Parce qu’elle était le symbole de l’amitié franco-polonaise, la statue fut abattue par les nazis. Mais les têtus Polonais la refirent à l’identique après la fin de la guerre. Dans cette ville d’églises, pleine de clochers, de croix et d’hommes en noir, l’hérétique Copernic fit ses études avant de partir pour Bologne et Padoue y découvrir l’espace infini. L’une des églises est une cathédrale dont un certain cardinal Wojtyla fut l’archevêque. On ne sera donc pas étonné que les commerces de frivolités laissent la place aux librairies et aux galeries d’art, les discothèques aux théâtres et aux clubs de musique classique. Bien sûr, le soir venu, on croise parfois des êtres étranges. Échalas déhanchés, albatros échoués copieusement mazoutés, ils oscillent dangereusement, naviguant au radar sur un océan qui n’est tempétueux que pour eux. Et dans leurs râles rocailleux se mêlent ces vers de Mickiewicz : « Elles ont coulé, mes larmes, abondantes et pures, sur ma jeunesse exaltée et orageuse… »




Cracovie, basilique Mariacka, Sainte-Marie, © L. Gigout, 1990
Basilique Mariacka (Sainte-Marie).


Sur la place médiévale, les marchandes de fleurs ont tendu les toiles pour faire face aux affronts du ciel. Le temps est délimité par les notes d’un clairon. Chaque heure, un pompier gravit les marches du clocher de la basilique mariale et vide ses poumons dans l’instrument vers les quatre points cardinaux. La coutume remonte à l’époque des invasions tatares. L’une d’elles fut repoussée grâce à l’appel d’un veilleur qui, bien que mortellement blessé par une flèche, put avertir ses concitoyens en sonnant le cor.



Cracovie, Wawel, gargouille, © L. Gigout, 1990
Gargouille du château royal Wawel.


Mercredi. Je bâille devant les gargouilles du château. Décidément, je préfère les fresques des tavernes. Le cabaret de Jama Michalika par exemple, ulica Florianska. L’endroit n’étant pas une gargote, j’y fus boire un thé du meilleur cru. À quelques tables de moi, près de l’entrée, une jeune femme rousse s’y trouvait assise. Ses cheveux enveloppaient son visage, revenant sur le devant du front et sur la nuque. Traits fins, chevelure formant un buisson flamboyant, peau duveteuse et reflets ambrés. Magie de la beauté d’un visage. Guidant avec des gestes mesurés d’une coupe recouverte de givre à ses lèvres entrouvertes une petite cuillère, elle savourait une crème glacée. Je la regardais sans retenue. J’observais avec délice l’agilité de sa langue se glissant prestement sous le galbe de la cuillère. Éclat du métal argenté, de l’ivoire des dents, de ses yeux, éclipsé un très bref instant par un battement de cils. Alors que la cuillère était prisonnière de sa bouche, les prunelles cristallines se faisaient plus pétillantes. Un instant, elles se déplacèrent dans ma direction. Je laissai mon regard posé sur elle. Je fondis. Je crois que nous rougîmes ensemble. Des Irlandais, installés à une table voisine, gloussèrent. Pourquoi des Irlandais ? Mystère et boules de gomme.


Mal de tête. Sculpture sans titre dans le petit jardin de la Bazylika Franciszkanów (basilique Saint-François-d'Assise), place Wszystkich Świętych (de Tous-les-Saints).


Cracovie, Wieliczka, mine de sel, © L. Gigout, 1990
Wieliczka. Une des nombreuses sculptures des réalisées par les mineurs à 135 mètres de profondeur.


À la gare de Wieliczka, un goût de sel sur les lèvres, j’attends le train qui me ramènera à Cracovie. Sur un banc, deux adolescents à cheveux longs jouent timidement de la guitare et chantent en sourdine. Un groupe se partage une miche de pain et une boîte de pâté. Une jeune fille solitaire lit. C’est alors qu’il entre et vient s’asseoir à leur côté. Coiffé d’un béret, il porte un pantalon de velours côtelé et une vareuse sombre. Il leur dit quelque chose en polonais. Un des jeunes sort de son sac une pierre gemme achetée à la boutique de souvenirs de la mine. Le vieil homme s’en saisit, la regarde longuement, effleure de ses doigts noueux les arêtes luisantes. Il parle doucement, un sourire tremble sur ses lèvres et les jeunes gens l’écoutent. Ils rient et leurs rires résonnent dans la salle d’attente de la petite gare.


Cracovie, Rynek Główny, Kapela Choncwott, © L. Gigout, 1990
Orchestre Kapela Choncwott (Bande de polissons).

Cracovie, Rynek Główny, Pod Jaszczurami Klub, jazz, © L. Gigout, 1990
Concert au Pod Jaszczurami Klub (club de jazz).


J’ai quitté Rynek Glowny après avoir salué une dernière fois Mickiewisz et j’ai pris le train ce matin pour Varsovie. J’ai passé ma dernière soirée cracovienne dans un club de jazz en compagnie de la jeunesse locale. Ambiance potes, vodka et Red Ronhill, les cigarettes à la mode. Les musiciens avaient la pêche et le public un bon feeling. Le train est lent. Il s’arrête partout. Quatre heures pour aller de Cracovie à Varsovie. Les voitures sont impeccables. Rien à voir avec les trains roumains, sales et puants. La campagne est agréable, avec des vallons, des villages, des prairies vertes et des forêts mélangeant conifères et feuillus. Elle ressemble à la France. La moisson semble en retard. Dans les champs, les moyettes sont dressées et attendent d’être mises à l’abri sous les hangars. Des chevaux traînent des voitures et les faneuses fanent le regain. Paysages de mon enfance lorraine.