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Barcelone, mai




Je me suis logé dans un hôtel du centre, à proximité de la Rambla San-José-Estudios-Canaletas aboutissant sur la place Puerta-de-La-Paz au milieu de laquelle se trouve érigée la colonne à Christophe Colomb. L’avenue est séparée en deux par un mail où sont installés des marchandes de fleurs et des oiseleurs. La fenêtre de ma chambre donne sur la ruelle d’En-Quintana. J’entends une musique aérienne de piano et de flûte, des bruits de pas sonores et des fragments de conversations animées. Le ciel est toujours un peu couvert. Une petite pluie a mouillé le linge tendu à sécher aux fenêtres.


Barcelone, Sagrada Familia, Gaudi, © L. Gigout, 1991
Sagrada Familia : vue d'ensemble (avenue de Gaudi) et détails.


Vendredi. Temple Expiatoire de la Sagrada Familia. Antonio Gaudi. L’apothéose inachevée de l’architecte flamboyant. La cathédrale est en construction depuis 1882, si grandiose qu’il est impossible d’en venir à bout. L’entreprise avait été tout d’abord confiée à un architecte de style néo-gothique qui renonça au projet après la construction de la crypte. Gaudi avait trente et un ans quand il fut chargé de mener à bien les travaux. Il s’y consacra jusqu’à sa mort, en 1926, laissant une œuvre inachevée, éblouissante, troublante et controversée, considérée par les spécialistes comme une œuvre d’art totale issue de l’intuition et du génie au delà de la raison.



Barcelone, Sagrada Familia, Gaudi, © L. Gigout, 1991

Barcelone, Sagrada Familia, Gaudi, © L. Gigout, 1991

Barcelone, Sagrada Familia, Gaudi, © L. Gigout, 1991

Barcelone, Sagrada Familia, Gaudi, © L. Gigout, 1991


– Ah bon ? m'a-elle répondu froidement quand au téléphone je lui ai proposé de venir m'attendre à la Gare d'Austerlitz. Parce que tu crois que tu es prioritaire ?
Prioritaire de quoi, de qui ? Elle déconne ou quoi ? Ça fait un an qu'on ne s'est pas vu et voilà comment elle me répond ! Résultat, ça ne va plus et je n'arrive pas à être émerveillé par l'architecture de Gaudi. Mon voyage se termine et je suis laminé. J'ai pourtant décidé de passer encore par Andorre, histoire de faire un dernier détour avant de rentrer en France. Que voulait-elle dire ?



Barcelone, Christophe Colomb, © L. Gigout, 1991
Barcelone, Christophe Colomb, © L. Gigout, 1991
Colonne à Colomb, rond-point du Mirador de Colom.

Barcelone, tasca, Los Cuernos, © L. Gigout, 1991
Tasca Los Cuernos, bar à tapas.

Barcelone, Ciutat Vella, © L. Gigout, 1991
"Carrers" de la "Ciutat Vella" (Ruelles de la Ville vieille).

Barcelone, Ciutat Vella, © L. Gigout, 1991


Samedi. L’Espagne vibre au son des mélopées arabo-andalouses. Pas à Cadix, pas à Séville, ni à Madrid. À Barcelone, excentrique et délurée. Il y a foule, ce soir, dans les ramblas. Les marchandes de fleurs font des affaires, les perruches multicolores pépient joyeusement, un clown donne un spectacle de pantomime alors qu’un peu plus loin les promeneurs font cercle autour d’une danseuse de claquettes. Dans la rambla San-Jose, les écologistes font circuler des pétitions antinucléaires. La foule est gaie et s’arrête volontiers pour discuter, regarder les oiseaux, les fleurs et les saltimbanques.

Minuit. Quelque chose d’un peu fou et d’infiniment poétique traîne dans les ramblas. Les tascas sont pleins d’une foule animée et joyeuse. On mange des escargots, des calmars frits, des champignons sautés à l’ail, des tortillas aux pommes de terre et des tranches de jambon. Je voudrais me fondre là-dedans, être familier des “chats” de la nuit, des carmensitas secouant leur brune chevelure, des piliers de bistrots, des bonimenteurs et des fêtards professionnels. Faire partie d’un cénacle de poètes buveurs, d’une confrérie de refaiseurs de monde, d’une secte de romantiques frelatés. Être reconnu comme l’un des leurs. Avoir droit aux effusions des madones des comptoirs. Mais je demeure extérieur à tout cela. La liesse molle ne me concerne pas. Je reste à côté, le cœur étreint par une sourde angoisse. Je cherche des yeux quelque chose, quelqu’un qui me ressemble. C’est comme si j’étais dans un rêve iconoclaste, collé dans un trompe-l’œil, étranger à jamais.



Barcelone, architecture Gaudi, La Pedrera, carrer de Provença, © L. Gigout, 1991
Architecture Gaudi : La Pedrera, carrer de Provença.

Barcelone, Passeig de Gràcia, Casa Batllo, Gaudi, © L. Gigout, 1991
Casa Batllo, Passeig de Gràcia.

Barcelone, Casa Batllo, Passeig de Gràcia, Gaudi, © L. Gigout, 1991

Barcelone, Art nouveau, © L. Gigout, 1991
Art nouveau

Barcelone, © L. Gigout, 1991
Le Prince et la princesse

Barcelone, parc de la Citadelle, Œdipe à Colone, © L. Gigout, 1991
Un Œdipe à Colone d'un artiste inconnu, parc de la Citadelle.

Barcelone, Place Joan-Fiveller, parlement de Catalogne, Desconsol, Josep Llimona, © L. Gigout, 1991
Desconsol, sculpture de Josep Llimona (1864-1934). Place Joan-Fiveller, devant le parlement de Catalogne. 

Barcelone, Place Joan-Fiveller, parlement de Catalogne, Desconsol, Josep Llimona, © L. Gigout, 1991


Dimanche matin, aurores. Je n'irai pas à Andorre. Après avoir quitté ma petite pension et remonté San-Jose jusque Plaza de Cataluna, j'ai pris par Los-Cortes-Catalanes pour gagner le terminal des bus Julia. Les rues étaient presque désertes, la lumière du jour encore hésitante. J'allais d’un pas léger, mon gros sac sur le dos, ma sacoche en bandoulière dans laquelle j'avais mes papiers, mon argent, un appareil photo. Un type m'a dépassé et m'a montré une tache d'une sorte de crème sur mon blouson. J'ai posé mes sacs à terre pour l'ôter et le nettoyer avec les mouchoirs en papier si gentiment offerts par le brave homme. Quand j'ai voulu me remettre en route, ma sacoche avait disparu. Je n'ai plus de passeport, plus d'argent et plus de carte bancaire. Quand j'ai raconté mon histoire aux polis, c'est tout juste s'ils ne m'ont pas rit au nez. Je suis retourné à l'hôtel car il me faut un fichu papier du consulat pour pouvoir rentrer en France et il faut que je trouve de la monnaie. Ce qui me fait le plus râler c'est la perte de mon passeport mille fois tamponné. Et les deux jeunes Marocaines rencontrées entre Fès et Tanger ? J’avais promis de leur écrire dès mon retour et je n’ai plus leur adresse. Qui connaît la douce Khadija et la pétillante Rachida veuille bien me donner de leurs nouvelles...