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Algérie, Nationale 1, avril


Samedi. Survol du désert. Le sable crémeux s’insinue entre les gorges des massifs rocheux et s’amasse au pied des pitons de la chaîne de la Tefedest, noire et découpée par le Hoggar. Vu d’en haut, le paysage semble sans relief. Le réseau complexe des oueds déboulant des arêtes en désordre rappelle la ramification des nervures de la feuille d’un arbre. Un trait noir traverse le désert comme une ligne brisée tirée à l’encre de Chine sur un parchemin couvert d’auréoles pâles. C’est la route Nationale 1, reliant Tamanrasset à Alger, goudronnée et déserte, que suit consciencieusement l’ombre de notre petit avion. Nous passons le Tropique du Cancer. Paysage exsangue, sans aspérité. Juste quelques roches blanches et noires affleurant le sable. Avant de nous poser, nous survolons la palmeraie. Une coulée humide rejoint une nappe d’eau scintillante. Des ruines sont absorbées par le sable. Au milieu de ce territoire où le minéral a l’exclusivité, l’oasis fait figure d’anomalie.


In Salah, © L. Gigout, 1991
In Salah, porte d'entrée de la ville.


In Salah, la "Source salée". Arcades roses, arcades jaunes, la crête des habitations est crénelée comme la couronne des rois. De style soudanais, leurs murs sont façonnés dans l’argile. Je suis installé à l’ombre de grands tamaris, à la terrasse du Relais saharien, un café du Ksar el Arab, le quartier du centre ville. Le ciel est voilé et la chaleur est supportable. Les véhicules sont ici quasiment inexistants. Il passe de temps en temps une Jeep ou un camion. Il existe pourtant une rue piétonne dans laquelle les enfants courent, où quelques Maliens déambulent, où deux gendarmes en uniforme bleu patrouillent et où les passants, portant des paniers d’où dépasse une fane de poireau et une baguette de pain, vont sans empressement. Ils passent sous les portes monumentales qui rompent l’alignement des rues de la ville du désert. Elles sont comme les pièces inutiles d’un jeu de construction, placées là, presque de guingois, avec quelque chose qui manque pour les relier aux immeubles bas.


In Salah, © L. Gigout, 1991
In Salah, sur la place principale.

In Salah, © L. Gigout, 1991
In Salah, arcades.


Dimanche. Les autochtones continuent de me tenir à distance. Après un voyage sans intérêt en autocar d’In Salah à El Goléa, je suis descendu à l’hôtel El Boustan de la chaîne d’état Altour. L’hôtel ressemble à un monastère, avec ses longs couloirs sombres ramifiés, à voûte ogivale, qui permettent d’accéder aux cellules. Cependant, une fois franchi le seuil, on est tout de suite rassuré : le confort intérieur n’a rien de monacal. Les lits et les sofas sont cossus et moelleux à souhait. J’admire particulièrement la salle de bain avec son grand miroir, son double lavabo, sa baignoire aux robinets massifs chromés. Il y a si longtemps que je n’ai rien vu de tel que je me fais l’effet d’un Cherokee débarquant en pagne, son tomahawk à la main, dans le salon d’un lord anglais. Je tourne un robinet : il s’en échappe un soupir rauque. Les jardins de la “Perle du désert” sont protégés par des enceintes de terre rouge et les rues sont des couloirs venteux. Les murs abritent des bananes et des roses. Des années de travail acharné ont fait d’El Goléa la plus belle oasis du Sud. Mais le soleil est assommant et je ne trouve personne à qui parler. Autant continuer, traverser tout de suite le vaste plateau raviné uniforme de la Chebka et gagner Ghardaïa.


El Goléa, © L. Gigout, 1991
El Goléa.

El Goléa, © L. Gigout, 1991
A proximité d'El Goléa.



Ghardaïa, lundi. Il est tombé aujourd’hui trois gouttes d’eau d’un gros nuage qui s’est arrêté quelques secondes au-dessus du minaret. Il y avait longtemps que je n’avais pas senti la pluie sur mon visage. Je ne m’attendais pas à la rencontrer ici, dans ce recoin du M’zab, entre les collines pierreuses qui confèrent au paysage un aspect granuleux velouté. Là se cachent la palmeraie et la ville. Les maisons cubiques, peintes de variations d’ocre, s’imbriquent les unes dans les autres. Les ruelles sont des passages étroits et escarpés qui se coupent, contournent le donjon de la Grande Mosquée et reviennent vers la place du marché. Je m’installe à l’Hôtel de la Palmeraie, confortable et plein de charme.


Ghardaïa, © L. Gigout, 1991
Ghardaïa, le minaret de la Grande Mosquée.

Ghardaïa, © L. Gigout, 1991
Ghardaïa, la place du marché.

Ghardaïa, © L. Gigout, 1991
Ghardaïa, tissu urbain.

Ghardaïa, © L. Gigout, 1991
Ghardaïa, la place du marché.

Ghardaïa, © L. Gigout, 1991
Ghardaïa, la place du marché.

Ghardaïa, © L. Gigout, 1991
Ghardaïa, rue de la Palestine.


La volonté et l’amour. Voilà pourquoi Ghardaïa est si belle. L’histoire commence par une idylle. Au IXe siècle, le cheikh Baba Ould Djemma planta sa tente dans la région. Une grotte se trouvait à proximité. S’approchant, il y découvrit une femme solitaire se prénommant Daya. Le cheikh tomba aussitôt amoureux et décida de s’établir auprès de sa belle troglodyte. Il entreprit d’élever dans le désert rocailleux une ville pour abriter leurs chaudes étreintes. Ainsi naquit Ghardaïa, dont le nom vient de ghard (grotte). La ville est une pyramide, une ruche bourdonnante dont les alvéoles sont simples et dénuées de toute ostentation. Tout y est calculé pour faire naître la fraîcheur alors que le soleil est impitoyable. Le mobilier est inutile, les niches distribuées dans les murs en dispensent. L’aménagement général préserve l’intimité, s’assure de la lumière sans laisser entrer la chaleur et ne gêne pas le voisin. La maison est truffée d’aménagements astucieux. Ainsi un trou dans le côté du chambranle permet de passer la main à l’intérieur, de façon à manipuler le loquet à combinaison ouvrant la porte. Un autre trou, situé au-dessus de celle-ci, fait office d’oeilleton et permet de voir qui est le visiteur. Des artères ombragées, larges comme un âne et son fardeau d’outres pleines, découpent des îlots géométriques. L’alternance des ombres et des lumières paraît calculée. Les ruelles tortueuses montent des remparts vers la mosquée, dont le grand minaret, élevé au XIVe, siècle domine la petite colline. Une autre ruelle colimaçonne alentour. De multiples coins et recoins cassent la stricte logique de l’assemblage, transformant pour l’étranger la cité en un labyrinthe. Rahba, la place rectangulaire du vieux souk, entourée de portiques qui protègent les échoppes du soleil. On y trouve des tapis noués à la main aux motifs géométriques, des gandouras, des plateaux en cuivre, de l’artisanat, de la dinanderie, les fruits et les légumes de la palmeraie, ainsi que des épices et des petits flacons de khôl. Les hommes courtauds, la tête ronde avec une expression de bonhomie, sont vêtus d’un burnous sur un pantalon à fond large et coiffés d’une calotte brodée. Rares sont les femmes à s’aventurer à l’extérieur. En plus du tchador, elles maintiennent un fichu croisé devant leur visage de manière à ménager une ouverture pour un œil, un seul. 


A proximité de Ghardaïa.


Mardi. Mélancolique, je m’éloigne de la ville en suivant l’oued en direction du désert caillouteux. Je longe les canaux de la palmeraie où sont cultivés les dattes, les légumes et les céréales. Je contourne les bassins d’infiltration, cherche les conduites souterraines et trouve les peignes qui dirigent la précieuse eau vers les différentes propriétés. Autour de la palmeraie se trouve la ville d’été où les citadins viennent pendant les fortes chaleurs. J’escalade une dune de cailloux haute comme une colline. Il se trouve là des ruines très anciennes. Est-ce l’angoisse suscitée par la proximité de mon retour ou bien la lassitude, après toutes ces heures, ces jours, ces mois d’errance ? Combien de temps, exactement ? Ce M’zab aride, peuplé par les austères Mozabites, exprime mieux que nul autre endroit l’isolement et l’enfermement. J’écris dans mon cahier. Insatisfait, je déchire la page pour en faire des pliages compliqués que je confie au vent. Mais ils ne font que tourbillonner avant de s’écraser lamentablement. D’où je suis, je peux voir l’entassement des petites maisons de Ghardaïa avec leurs ouvertures cintrées. Le minaret couleur de terre dresse dans le ciel bleu ses quatre pinacles.

- Je t'assure, c'est une bonne affaire.
Un enfant avec des pierres, des fossiles, que sais-je.
- Regarde celle-là...
Rien à dire, rien à faire.
- Je vois que tu es triste. Pourquoi es-tu triste ?
Dans quelques semaines je serai de retour en France.
- Laisse-moi te l'offrir.
Au moins, ici, je sais pourquoi je suis seul.
- Celui qui ne se sent jamais triste ne sera jamais bon.
Et celui-là, de quoi parle-t-il ? Encore un qui veut me soulager de quelques dollars ?
- La tristesse est calme et douce. Elle apporte le courage...
Tout est une affaire d'intérêt. La plupart du temps mal compris.
- Regarde. Celle-là est magique. Elle peut transformer le mal en bien.
Et ces femmes-cyclopes... Pourtant je jurerais avoir surpris un regard. Une paire d'yeux rehaussés de khôl.
- C'est une pierre de foudre ! Un véritable phénomène !
Cet enfant commence à m'énerver.
- Tu te moques de moi ? Ce n'est qu'un caillou comme il en existe des montagnes tout autour d'ici. Un phénomène, hein ! C'est toi, le phénomène, petit prince à la manque ! Va-t'en.
- Il faut d'abord que tu me dises un secret.
- Mmmm... Je ne sais pas. J'ai un papier où j'ai écrit quelque chose.
- C'est un secret ?
- Oui.
- Donne.
J'arrache la page de mon cahier où j'avais griffonné quelques mots et je la lui tends.

...la gueule du Nâga, le grand serpent, happe le soleil. Les Abeilles, gardiennes du peuple musulman des Nosaïris, forment un Dais vibrant sur sa tête ainsi couronnée. Yyyyanda d'elle, au delà de l'Abîme des origines et des ténèbres des derniers jours...

- Tu sais lire ?
L'enfant se saisit de la page déchirée et paraît lire attentivement. Du moins, ses lèvres bougent. Au bout d'un moment, il plie soigneusement la feuille de papier de manière à la réduire à un carré minuscule qu'il glisse dans la boîte contenant ses pierres. Il récite comme une leçon apprise par cœur.
- Tu ne dois pas chercher à t'emparer de la beauté, courir à droite, courir à gauche, sauter partout comme un petit singe, pour te l'approprier. Tu ne dois pas non plus tenter de t'approcher de la bonté par la soumission et par l'humiliation de toi. Promets.
- D'accord, je promets.
- Ta vie est un royaume. Elle est faite de saisons qui se succèdent, naturellement. Les saisons ne parlent pas d'espoir ou de peur, elles disent comment sont les choses... Tes pensées te font peur ? Laisse-les passer avec ton souffle au lieu d'en tapisser l'intérieur de ton cocon. Regarde le ciel, tu le vois ? Il pétille de points brillants, minuscules...

Un vent léger m'envoie du sable sur le visage. Le soleil brille avec douceur. Les dunes veloutées semblent sourire dans leurs courbes granuleuses qui captent des lumières apaisantes. Mes pensées ! Que valent-elles face à la plénitude du désert et à la profondeur de l'immensité ! Je le regarde pour la première fois. Douze ou treize ans. Il tire de sa boîte une petite pierre et me la tend.
- Voilà. Tu peux l'emporter. N'oublie pas la promesse.
- Mais comment t'appelles-tu ?
- Toufik.