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Agadès, avril

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Agadez, minaret de la mosquée, les rues.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991


– Tu connais pas le Golo-Golo ? C’est bien, tu sais.
– Jamais entendu parler d’un Golo-Golo. C’est quoi ?
– Le Paris-Dakar, ils viennent tous là.
– Je me fiche bien du Paris-Dakar.
– Souvent, ils restent seulement dix minutes. Ils payent dix mille, vingt mille. Beaucoup d’argent.
– Ah oui ? Au Golo-Golo, hein ?
– Ils vont baiser les Ghanéennes. Tu veux y aller ?
– En dix minutes ?
– Ils sont pressés. Ils viennent, ils prennent une fille, ils baisent et ils repartent.
– Peut-être cela fait-il partie des spéciales. Tu aimes ça, toi, le Paris-Dakar ?
– Oui. Tout le monde aime ça, ici. Il vient du monde de partout, beaucoup de monde, pour voir les voitures et avoir l’argent.
– Ils donnent de l’argent ?
– Ils vont boire de la bière et ils jettent l’argent. Ils achètent des moutons entiers, plusieurs moutons. Ils font cuire, ils mangent un peu et ils jettent le reste. Ils distribuent aussi les casquettes, les tee-shirts et les autocollants.
– Quelle aubaine !
– Je connais les coureurs ! Ce sont des amis. Je connais Didier, Philippe, Marc. Tu connais Harry Vatanen ? Jacky Ickx ? Leur voiture, c’est comme ça ! Vrrroum...
Il me montra avec ses deux mains deux voitures roue dans roue. Puis il ajouta d’un ton péremptoire :
– Maintenant, donne-moi l’argent.
Je refusai et lui dis de revenir demain matin à sept heures. S’il se montrait un bon guide, je le payerais.



Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Hadad et son frère façonnent les croix d'Agadez.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991


Dans la journée, Hadad et ses deux frères fondent l’argent et cisèlent les réputées petites croix touarègues. Une cheville en fonte est enfoncée dans le sol devant eux. L’un des frères me parle de sa jeune femme de quinze ans. Elle et lui viennent tout juste de se marier. Ses parents avaient sélectionné plusieurs familles et les jeunes filles lui ont été présentées afin qu’il fasse son choix. Il a choisi la fille de la sœur de la femme de son frère. Le marabout a scellé l’union, le "rapprochement" entre les parents, et le mariage a été enregistré à la mairie d’Agadez. La fête avec les amis n’a pas encore eu lieu car les jeunes mariés doivent d’abord installer leur tente auprès de celle du grand frère Hadad. Quand elle sera prête, les invités accompagneront les deux époux dans leur nouvelle demeure. En attendant, ils n’ont pas le droit de dormir ensemble. Mais, chaque soir, le frère de Hadad va rejoindre sa femme. Au matin, il se lève tôt afin de partir avant le lever du jour pour que ce soit plus facile pour ses beaux-parents de ne pas le voir.


Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Les enfants de la tribu.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Fatima.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Initiation à la musique et  la danse touarègues.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Air tam-tam.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Le frère de Hadad et sa jeune femme.


Dimanche. Les cousins de Hadad, Mohamed et Hamoudou, sont venus se joindre à nous. Ils sont musiciens virtuoses d’esele et de tende, respectivement tambourin et chant. Ils jouent à l’occasion des mariages et des tendi (rassemblements pour chanter). Les cousins se chamaillent avec Fatima, dont les jeunes seins frétillent de plaisir. Elle envoie fréquemment dans la poussière de longs jets de salive d’une remarquable précision. D’un geste du pied, elle les recouvre de poussière.


Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Marché aux dromadaires.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Conciliabules.

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991
Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991

Niger, Agadez, © L. Gigout, 1991


Bizarre animal qui mâchouille du mauvais foin avec ses incisives proéminentes et sa bosse qui dodeline. Ils feraient bien, tous, d’avoir l’allure plus humble, car leur réputation est exagérée. Je veux parler de la sobriété, dont ils sont, paraît-il, les champions toute catégorie. C’est vrai qu’ils peuvent rester jusque deux mois sans boire. Mais ils n’ont pas de mérite. Premièrement, il n’y a pas bézef bouibouis dans le désert. Deuxièmement, ces chameaux se débrouillent toujours pour trouver des plantes dont ils savent retirer de l’eau. Et puis ils ont sur le dos cette fameuse bosse qui est pleine de graisse. En général, ils font comme tout le monde : ils boivent à chaque fois qu’ils ont soif. Quant à moi, qui n’ai plus vraiment soif, je continue à boire des bières au bar de l’Hôtel Sahara. Et j’écoute les chamailleries des "bordelles". Coïto ergo sum. Quelques vers d’une romance de Lorca : "Ouvre entre mes doigts anciens / La rose bleue de ton ventre."

En route pour Tamanrasset

Assamakka est un hameau composé de quatre maisons de terre, d’un restaurant, de deux marchands de cigarettes et d’un poste de Police. Les formalités de sortie du territoire nigérien sont symboliques. Trente kilomètres séparent Assamakka d’In Guezzam. Le poste frontière algérien, un bâtiment construit en dur entouré d’une enceinte blanche, est situé entre les deux villages. Quelques dizaines de convoyeurs de véhicules d’occasion, français, allemands, algériens, attendent l’ouverture des bureaux. Professionnels de l’axe Nord-Sud, trafiquants aguerris dont on ne serait pas étonné de voir le portrait placardé dans les commissariats de la région. Il y a des gros rougeauds goguenards, des petites frappes en blouson de cuir, des blafards à la mèche rebelle parlant avec l’accent parigot et des méridionaux grisonnants, ex-pieds-noirs, venus constatés de visu la décadence du continent qui a rejeté la civilisation. Un barbu algérien insulte copieusement en arabe un Allemand qui lui répond dans la langue de Goethe quelque chose qui doit n’avoir qu’un très lointain rapport avec la poésie. Sauf peut-être celle de Bukowsky. « Si tu as quelque chose à dire, parle arabe ! » intime l’Algérien à l’Allemand, optant brusquement pour le français. Tous ont l’air accablé. Les tee-shirts sont maculés de cambouis. Ils attendent à la queue leu leu devant le guichet d’enregistrement, laissant échapper parfois une petite phrase mesquine et sans ambiguïté sur ce qu’ils pensent de l’administration de ce côté-ci de la Méditerranée et de leurs clients pleure-misère qui les attendent à Arlit ou à Agadez.

Vingt et une heures. Alors que je me résous à m’installer pour dormir sur un terrain de friches au milieu du village, un camion arrive. Il s’agit cette fois d’un Berliet équipé d’un plateau pourvu de hautes ridelles métalliques. Quelques passagers se trouvent déjà à son bord. Six personnes et autant de chèvres et de boucs. Un énorme moteur encombre le plateau rendu graisseux par un mélange d’huile et d’urine caprine. Mes compagnons algériens, le Malien et Teteh le Ghanéen, ainsi que quelques autres venus rejoindre notre groupe, moi-même, escaladons les ridelles. Nous nous retrouvons prisonniers du caisson poisseux et puant. Il nous faut prendre place là-dedans et nous apprêter à parcourir ainsi les quatre cents kilomètres qui séparent Tamanrasset d’In Guezzam.

Nuit sur le sable du Sahara

Longtemps, je garde les yeux grands ouverts. Une paix somptueuse baigne toute chose. Le silence est total et les formes sont rares tant l’espace est ouvert. Je regarde tant que je peux. L’horizon est marqué par une ligne à peine ondulante au-dessus de laquelle, avec ses trésors d’étoiles, s’étend l’océan de la nuit. Je regarde à quel point elle est splendide. Je perçois la chaleur de la lumière des étoiles et la froideur de la nuit qui les environne. Mais je continue de sentir au fond de moi la douleur de l’absence et le harcèlement des désirs inassouvis. Perception, sensation. Alors que la perception est dialogue intérieur et imagination, la sensation n’est qu’émotion et passion. Pourtant, je ne suis pas prêt de renoncer. La nuit, comme miroir cosmique.

Tamanrasset

Enfin, nous atteignons une route goudronnée. Un panneau géant annonce “L’Algérie avance, le désert recule”. Plus loin, précédant une courbe de cette route qui commence en plein milieu du désert, un autre panneau qu’eût approuvé René Magritte annonce le virage. Le camion s’arrête.
– Que ceux qui n’ont pas de papiers descendent ici.
 Personne ne descend.
– Et le Français ? Il a ses papiers, le Français ? Que tout le monde se cache à l’intérieur. Il ne faut pas que les têtes dépassent quand nous allons passer le poste de Police.
Nous nous cachons derrière les ridelles et le camion repart. Quelques kilomètres plus loin, nous passons le poste sans encombre. Alors que les Algériens descendent à la périphérie de la ville, nous continuons vers le centre. Le chauffeur nous laisse à proximité de l’Hôtel Ilamane, rue de la Palestine. C’est loin d’être un palace. Béton écaillé, sanitaires récemment visités par une armée de hooligans, eau coupée. Je m’y installe néanmoins, bienheureux de trouver un lit. Mais avant de dormir, après que le crépuscule eût suspendu le carême, je dîne en compagnie du Malien et du Ghanéen d’un... couscous.